Un des grands cinéastes du XXème siècle : Alfred Hitchcock

Le cinéaste 

Tout le monde a entendu parler de Hitchcock et a souvent en tête quelques images iconiques, mais le connaît-on vraiment ?

« Alfred Hitchcock, né le 13 août 1899 à Londres, est reconnu aujourd’hui comme l’un des plus grands réalisateurs de l’histoire du cinéma ! » Cette affirmation enthousiaste d’un critique mérite qu’on creuse la question.

Le résumé standard : « Alfred Hitchcock (1899-1980) était un réalisateur britannique, puis américain, célèbre pour ses films à suspense, notamment Psychose, Sueurs froides, Fenêtre sur cour et Les Oiseaux. »

Comment Hitchcock pratiquement inconnu, est devenu célèbre en France puis dans la monde ? 

C’est « l’histoire étonnante de la rencontre entre un cinéaste britannique âgé, plutôt « classique », et les jeunes loups de la « nouvelle vague française ». « Deux jeunes étudiants passionnés de cinéma, Claude Chabrol et Eric Rohmer, passaient beaucoup de temps à la Cinémathèque de Langlois à visionner, par exemple, tous les films disponibles d’un cinéaste. Critiques de cinéma à la revue spécialisée « Les Cahiers du cinéma », ils défendaient « la politique des auteurs » et ils ont alors eu l’idée d’écrire un livre sur Hitchcock. Enthousiastes, combatifs, démonstratifs, toujours passionnés de cinéma, Chabrol et Rohmer ont alors révolutionné l’exercice de la critique cinématographique et le regard des cinéphiles du monde entier.»

« Depuis The Lodger (1926), les films d’Alfred Hitchcock étaient généralement bien accueillis par le public français, anglais et américain. Pourtant, dans les années 50 en France, les critiques sont condescendants : on le considère tout au plus comme un habile « créateur d’atmosphères ». 

Dans le livre « Hitchcock » publié en 1957, Chabrol et Rohmer « se livrent à une étude détaillée pour démontrer qu’Hitchcock est l’un des plus grands inventeurs de formes de toute l’histoire du cinéma et, à ce titre, obligent les cinéphiles à prendre en considération l’oeuvre d’un cinéaste jusqu’alors réputé commercial : Alfred Hitchcock. »

Pour comprendre l’importance de cette prise de position, il faut la replacer dans le contexte de l’époque. Dans les années 1950,  deux revues spécialisées dans la critique de cinéma, Les Cahiers du cinéma et Positif  s’affrontaient (comme il est courant dans notre pays) sur la question de la « politique des auteurs », notion  qui a conduit à l’apparition et le développement, jusqu’à récemment, de cinéastes (« nouvelle vague ») véritables auteurs de leurs films par opposition au « système Hollywood » où beaucoup de films sont le produit de l’intervention d’un nombre important d’intervenants, à commencer par les producteurs.

Les Cahiers du cinéma, fondés en 1958 par André Bazin) avec Truffaut, Rohmer, Chabrol, Rivette, Godard, défendaient donc :

  • « la politique des auteurs » ;
  • « Hitchcock comme exemple suprême : un cinéaste apparemment « commercial » dont l’oeuvre entière révèle une vision du monde personnelle, une thématique obsessionnelle (le vertige, la culpabilité, le transfert de culpabilité, le spectateur voyeur » 
  • « Hawks, également admiré : la maîtrise du récit, l’économie de style, une moralité implicite (professionnalisme, courage, ironie) chez un cinéaste passé par tous les genres (western, comédie, film noir, aviation) ».

Positif, fondé en 1952, animé par Bernard Chardère, Robert Benayoun, Ado Kyrou, Gérard Gozlan, Jacques Siclier (proches des surréalistes), rejetaient cette « politique des auteurs » comme étant « un idéalisme désuet masquant les conditions de la production hollywoodienne ».Par ailleurs, « ils jugeaient Hitchcock surévalué : un « metteur en scène de suspense » brillant technicien mais froid, complaisant, voire suspect. Ils préféraient, à Hollywood, des cinéastes « à contenu » plus engagés : Fritz Lang, Orson Welles, Joseph Losey, Robert Aldrich.  

« Leur ligne pouvait se résumer ainsi : critique de l’idéologie, attention au contenu social et politique, méfiance envers le formalisme des Cahiers du cinéma ».

Par exemple, en1958, parution dans la revue Positif d’un texte-manifeste contre « le fétichisme hitchcockien ».

 La conclusion principale vint en 1962 avec l’ouvrage « Hitchcock » de François Truffaut, (en Annexe : petit résumé de la genèse de cet ouvrage qui généra une amitié profonde entre les deux cinéastes), long entretien franc, détaillé et fondateur entre le jeune cinéaste français et le vieux cinéaste anglo-américain qui fit reconnaître définitivement Hitchcock comme un cinéaste majeur.

                               

(Photos issues du « Fonds François Truffaut »)

Mais pourquoi Hitchcock est un grand cinéaste ?

  1. « Il a transformé le « suspense en une véritable grammaire cinématographique. Sa différence avec le mystère, c’est qu’il montre au spectateur ce que les personnages du film eux-mêmes ignorent (exemple typique : une bombe sous la table dans le film « Sabotage »).
  2. « Un contrôle formel extrême :
  • il concevait ses films en amont, par « storyboards » très précis (« le film est déjà fait dans ma tête avant le tournage ») au contraire de cinéastes qui attendent de saisir ce que le hasard pourra apporter ;
  • « la caméra subjective : dans « La mort aux trousses », par exemple, le point de vue du film épouse celui du personnage » ;
  • « le cinéma pur : Hitchcock privilégiait la narration par l’image plutôt que par le dialogue » (au contraire d’un certain « théâtre filmé »). 

3. « Ses films ont connu un succès public indéniable » tout en étant reconnus « comme des œuvres d’auteur » (même à l’intérieur du « système Hollywood ») par des critiques exigeants.

Par ailleurs « L’inventivité visuelle d’Alfred Hitchcock est reconnue à juste titre, mais le son a aussi une importance considérable dans son cinéma... D’après les théoriciens, la musique de film peut être « extra-diégétique », c’est-à-dire hors de la narration – les personnages ne l’entendent pas – ou alors « diégétique » et dans la narration, c’est-à-dire produite par un objet sonore. Hitchcock joue à merveille de ces deux registres. Les instruments de musique jouent un grand rôle dans ses films, et survivent souvent à leur propriétaire. »

Les qualités de cinéaste de Hitchcock apparaissent avec force dès son premier film parlant (en 1929), Blackmail, que l’on peut voir intégralement sur >>> youtube.com/watch?v=k8gq-GjMEPo avec la bande-annonce correspondante sur >>>  youtube.com/watch?v=hsVCz8ezhtg

                                (Photo prise pendant le tournage de « Blackmail » en 1929)

Le film « La mort aux trousses » 

(Affiche du film diffusé en France)

Le titre original (« North by Northwest ») oriente déjà vers une mystification car il s’agit d’une direction qui n’existe pas en réalité. Le film propose « une synthèse d’une bonne partie des thèmes de prédilection de Hitchcock  et de sa façon de faire », notamment : le sentiment de culpabilité injustifié (le faux coupable), l’implication dans une histoire d’espions, le rôle salvateur d’une femme…

« Comme souvent chez le soi-disant « Maître du suspense », le tragique est désamorcé par la manière non réaliste et volontairement artificielle dont sont filmées les scènes. »

Le rôle masculin principal est tenu par Cary Grant, un des acteurs habituels de Hitchcock (avec James Stewart) que l’on retrouve, par exemple, dans la scène iconique où, seul au bord d’une route dans une plaine désertique, il est harcelé par un petit avion ; il s’agit de la séquence la plus connue du film que l’on peut voir intégralement sur >>> youtube.com/watch?v=TtbOConPflA

(Cary Grant poursuivi par l’avion).

(Cary Grant et Hitchcock sur le tournage)

(Photo prise lors du tournage de la scène du désert)

Le tournage reproduit à l’identique le « storyboard » détaillé préparé en amont en détail par Hitchcock : c’est la marque d’un  « véritable auteur ».

Le rôle féminin principal est tenu par Eva Marie Saint (au profil proche de celui de Grace Kelly, actrice préférée de Hitchcock) qui nous a quittés, à 102 ans, il y a quelques semaines.

(Eva Marie Saint)

(Cary Grant et Eva Marie Saint)

Les trois acteurs principaux de « La mort aux trousses » devant le Mont Rushmore (de gauche à droite, James Mason, Eva Marie Saint, Cary Grant).

Réactions de critiques de cinéma 

Un critique enthousiaste : « La mort aux trousses a ceci de grandiose que c’est un film entièrement dévolu au plaisir. On pourrait en faire une critique extrêmement brève, expliquant qu’aux origines du blockbuster se situe cette œuvre matricielle, qui a absolument tout compris de ce qui fait vibrer le spectateur. »

« Hitchcock a expliqué un jour que le peintre, lorsqu’il peint un arbre ou une corbeille de fruits, se soucie peu de la nature de ce qu’il représente : quelle pomme, quel arbre, qu’importe : c’est le regard qui compte ; cette réponse donnée sur sa manière de filmer explique en peu de mots le génie fondateur du réalisateur qui a pris le cinéma dans son entière spécificité. D’où le MacGuffin, d’où l’attention portée à la mise en scène d’un voyeur hors pair, capable de vous faire jubiler sans que vous sachiez vraiment pourquoi : un magicien. »

« Hitchcock l’a compris : le plaisir provient du trouble : tout est suspect, tout est menace. Une main sur une épaule, une blonde, un avion épandeur. Cette fameuse scène cristallise à elle-seule la malice par l’artisan de l’angoisse : un rendez-vous digne d’un film noir pris totalement à contrepied : dans un champ, en plein jour, sans musique, introduit par une lenteur qui semble annoncer la jouissance rythmique des futurs Sergio Leone. »

Un autre critique : « Parce qu’en fait, le film est une succession idéale de séquences absolument parfaites. J’ai rarement vu un film qui assume autant d’être ça, d’ailleurs, ça manquerait presque un peu de liant, mais ça ne manque à personne, et puis, Cary fait toujours très bien le liant à lui tout seul. 
A chaque fois, on croit atteindre un sommet, on se dit qu’on va se reposer un peu à la prochaine scène en attendant le prochain moment de bravoure, mais non, il n’y a que des moments de bravoure, petits bijoux incroyables d’écriture, filmés au millimètre et dialogués par un enfant béni des dieux. »

« Il y a tout dans North by Northwest, même le titre est formidable, c’est un film d’aventures idéal, une comédie hilarante, un film d’espionnage palpitant, une romance épicée, tout ce que vous voulez, une sorte de divertissement ultime et sans égal qui se savoure aussi bien à 7 qu’à 77 ans, je ne sais pas si je pourrais dire cela de beaucoup d’autres… »

Un autre critique enthousiaste résume bien : « J’ai beau commencer à le connaitre par cœur mais revoir North by Northwest représente toujours un grand plaisir, Hitchcock étant alors dans sa période la plus prolifique. »

La  bande -annonce du film peut se voir sur >>> youtube.com/watch?v=ek7T9Gyl_J4&t=31s

Alors pourquoi ne pas venir également « jubiler » avec nous en profitant de la prochaine projection de ce film à Louveciennes lors de la prochaine séance du Ciné club à la salle Saint Saëns de la mairie vendredi prochain 6 novembre 2026 à 20h30.

Daniel Godard

Ciné club de Louveciennes

Annexe : Hitchcock by Truffaut

« En 1955, François Truffaut rencontre Alfred Hitchcock pour Les Cahiers du cinéma. En 1962, Jules et Jim vient consacrer son talent de cinéaste et il prépare La peau douce (1964), de son aveu même le plus hitchcockien de ses films. Aux États-Unis, Hitchcock, avec Frenzy (1962), est au faîte de sa créativité et de son succès. Mais les critiques restent réticents.
Naît alors l’idée du «Hitchbook» : un livre dont Truffaut serait l’initiateur, le «provocateur» même, et qui révèlerait la vraie nature de l’homme, vulnérable, sensible, et aussi les secrets perdus que détiennent les grands cinéastes qui ont commencé à l’époque du muet.
Hitchcock accepte le principe de répondre à 500 questions portant exclusivement sur sa carrière. Pendant cet entretien qui va durer 4 ans, Truffaut va l’interroger à la façon dont Œdipe allait consulter l’Oracle. Il tentera d’élucider à travers toute l’œuvre de Hitchcock les mécanismes de ce «langage d’émotion» qui est le ressort de son style inimitable et le classe dans la catégorie des «artistes inquiets comme Kafka, Dostoïevski ou Poe».

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