Les Rayons et les Ombres: l’itinéraire d’un pacifiste qui sombre dans la Collaboration

« Tout homme sur la terre a deux faces. Le Bien et le Mal. Blâmer tout, c’est ne comprendre rien. Les âmes des humains, d’or et de plomb sont faites. » (Les Rayons et les Ombres… poème de Victor Hugo) 

Les Rayons et les Ombres est un film réalisé par Xavier Giannoli, inspiré de la vie de Jean Luchaire, patron de presse collaborationniste sous l’Occupation, au départ pacifiste et homme de gauche, et qui fut condamné à mort à la Libération. Alors que les films sur la Résistance ont été fort nombreux, ceux centrés sur les milieux de la Collaboration ont été très rares. Il y a eu bien sûr M. Klein (1976), le chef d’oeuvre de Joseph Losey, Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle, l’histoire d’un jeune paysan humilié devenu milicien, 93, rue Lauriston (2004) de Denys Granier-Deferre, récit glaçant des gestapistes français (dit « La Carlingue). Beaucoup plus nombreux, les films qui ont exalté les actes héroïques de la Résistance, à commencer par le premier du genre, La Bataille du rail (1946), réalisé par René Clément. D’autres films nous ont fait voir des opportunistes ou des méchants collaborateurs tout en valorisant les bons patriotes. Le Dernier Métro de François Truffaut fournit à cet égard un exemple réussi.

Les Rayons et les Ombresdébute après la Libération, alors que Jean Luchaire vient d’être condamné et fusillé. Corinne, sa fille, comédienne, proche de son père, a écopé pour sa part une peine de 10 ans d’indignité nationale. Avant-guerre elle était promise à un bel avenir. En 1938, elle démarrait une carrière au cinéma dans le rôle principal de Prison sans barreaux  du réalisateur Léonide Moguy, juif ukrainien, film dans lequel elle proclamait «Vous êtes tous pareil. Je n’ai rien fait. Je suis innocente, innocente, innocente ! ». A suivi le film noir Le Dernier Tournant (1939) de Pierre Chenal, première adaptation du livre de James M. Cain Le facteur sonne toujours deux fois.

En mars 1948, Corinne Luchaire vit seule avec sa fille, née d’une liaison avec un officier allemand. Dans un parc public, deux résistants (de la 25ème heure ?) la reconnaissent, la frappent et la couvrent de crachats.

Elle va alors se confier à un magnétophone qui lui a été prêté. « Je voudrais raconter comment on en est arrivé là ». (Si Corinne Luchaire a écrit ses mémoires dans lesquels elle défend son père qu’elle admire ; il est fort peu probable en revanche qu’elle ait confié ses souvenirs à un magnétophone. Il s’agit là d’une « licence poétique » recevable.)

Jean Luchaire est bel homme, séduisant, cultivé, pacifiste marqué par la Première Guerre mondiale. « Plus jamais ça ! Car la guerre ne résout rien. Elle ne fait que préparer la prochaine guerre. » Il oeuvre à la réconciliation franco-allemande en compagnie de son ami allemand, Otto Abetz, un professeur de dessin idéaliste. Avec celui-ci il organise dans les années trente des événements destinés à favoriser les échanges entre la jeunesse allemande et française, il préside le Comité d’entente des jeunesses pour le rapprochement avec l’Allemagne.

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(Jean Luchaire et Otto Abetz à l’occasion d’une rencontre entre jeunesse allemande et française)

Otto Abetz, marié à une française, ancienne maîtresse de Luchaire, est contacté par les services de renseignements allemands pour nouer des contacts avec les milieux culturels français. Il accepte. La prise de pouvoir de Hitler en Allemagne ne changera pas l’état d’esprit de Jean Luchaire. « Il faut maintenir un dialogue avec Hitler. »

Arrivent la guerre et l’occupation. Son ami Otto Abetz devient ambassadeur du Reich à Paris. Cette proximité a joué un rôle très important par la suite. Le nouvel ambassadeur propose « une collaboration loyale sincère entre les deux pays». Dans les faits, et le film le montre très bien, cela se traduit par des directives données à la presse, à l’appui aux mesures anti-juives prises par le gouvernement de Vichy, par des saisies d’oeuvres d’art, par des réquisitions… L’ambassade de le rue de Lille devient un lieu de rencontre  pour les personnes influentes propres à diffuser les idées du IIIème Reich. Otto Abetz dit contrôler une cinquantaine de journaux, la radio, le cinéma…

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(Otto Abetz, ambassadeur du Reich à Paris)

La manifestation du retour des cendres de l’Aiglon aux Invalides dont l’organisateur est Otto Abetz va se révéler être un échec car il souhaitait réunir à cette occasion Hitler et Pétain, qui ne sont finalement pas venus. Dans le film cela donne un superbe moment de grandiloquence. 

Jean Luchaire devient un acteur majeur de la collaboration en tant que patron de presse mais également comme président de la Corporation nationale de la presse française nommé par le gouvernement de Vichy ; à ce titre il a la haute main sur toute la presse collaborationniste. Sa fille Corinne, liée aux affaires de son père, devient, quant à elle, l’une des figures de la collaboration mondaine.

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(Nastya Golubeva incarne Corinne Luchaire)

Comment Luchaire, cet homme pacifiste, plutôt de gauche dans les années 1920-30, a-t-il pu sombrer dans la Collaboration. Les Rayons et les Ombres cherche à comprendre sans pour autant excuser. Sonparcours n’est pas unique car un nombre important de personnalités de gauche se sont trouvées du côté de la collaboration (c’est bien l’Assemblée du Front populaire qui a voté en 1940 les pleines pouvoirs à Pétain…).

Son journal Le Nouveau Temps (créé en 1927 comme mensuel, quotidien en 1940) a peu de lecteurs et se retrouve au bord de la faillite. « Les ventes au numéro ne décollent pas. » Otto Abetz lui propose alors de bénéficier de « fonds allemands cachés » pour l’aider. Jean Luchaire accepte sans états d’âme. Pour être juste, il faut préciser que Notre temps, a toujours été financé par des fonds publics (au début par le Quai d’Orsay dirigé par Aristide Briand…).

(Jean Dujardin incarnant Jean Luchaire au milieu de la rédaction du Nouveau Notre Temps)

S’il est au départ un pacifiste, il est également un arriviste, un jouisseur, aimant les belles femmes. « Il a toujours dépensé l’argent qu’il n’avait pas. 

Avec Jean Luchaire, on assiste au glissement progressif du personnage qui n’est pas un salaud et qui va finir par servir un régime criminel. Il est passé des petites compromissions à de grandes compromissions. Lorsqu’on demande à son journal de prendre franchement un tournant antisémite, très lâchement, il laisse développer par ses journalistes les thèmes racistes mais se refuse à signer les éditoriaux. Il n’a cependant pas totalement basculé. Ainsi, alors qu’il surprend des journalistes de sa rédaction dans la cave en train d’éditer des tracts de la Résistance, il ne les dénoncera pas. Il a même cette remarque (dans le film) en jetant un coup d’oeil au tract « Faites des phrases plus courtes ». De même, il se battra pour obtenir auprès d’Otto Abetz un laisser-passer pour une famille juive.

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(Rencontre à l’ambassade du Reich, à Paris rue de Lille)

On a pu critiquer Xavier Giannoli pour avoir insisté (trop ?) sur la tuberculose qui frappe Jean et Corinne Luchaire (crachats de sang dans un lavabo, violentes quintes de toux,  pneumothorax, séjour au sanatorium de Corinne,….) mais cette maladie a également un sens métaphorique, comme un mal symbolique pour rendre compte de leur déchéance. Jean Luchaire crache du sang. « Bientôt le monde entier crachera du sang. » 

Si durant tout le film, le point de vue adopté est celui de Jean Luchaire et de sa fille Corinne, certains critiques ont accusé le film d’être trop empathique avec eux.

Les scénaristes n’ont pas éludé cette question, en mettant clairement en évidence leur responsabilité.

Il y a d’abord les extraits du réquisitoire, sans circonstances atténuantes (même pas la tuberculose), du procureur Raymond Lindon lors du procès de Jean Luchaire à la Libération. Implacable, l’accusateur  dénonce :  « Chez ceux qui ont trahi par la plume, la trahison était souvent inspirée par l’idéologie, le fascisme. Mais chez Luchaire, elle  était inspirée par la vénalité, le  goût du lucre et du luxe, la vanité sociale (…) Jean Luchaire était un homme de pouvoir, un homme qui savait et parce qu’il savait il est d’autant plus coupable. Il avait tout pour faire autre chose, l’intelligence, la culture, les relations mais il a choisi l’ennemi, il a choisi l’or, il a choisi de trahir. »

(Le procès à la Libération)

Il y a également la dernière scène du film, où le réalisateur  Léonide Moguy vient voir Corinne Luchaire, lui pardonne, lui propose de l’engager pour un nouveau film. Quand Corinne prétend qu’elle ne savait rien des camps de concentration, Léonide Moguy lui demande « Est-ce que tu as cherché à savoir ? »

Le reproche fait au film de n’évoquer qu’allusivement la Résistance et la Shoah est particulièrement vain car ce film s’intéresse à la Collaboration qui vit en vase clos. On ne se trouve pas non plus devant une disette de films qui évoquent la Résistance et la Shoah (qu’on songe notamment au récent et terrifiant La zone d’intérêt (2023) de Jonathan Glazer).

Une mise en scène flamboyante, des interprètes aux prestations impressionnantes

Xavier Giannoli et son « ami de toujours », le scénariste Jacques Fieschi, se sont appuyés sur la biographie écrite par Cédric Meletta Jean Luchaire : l’enfant perdu des années sombres. Ils ont également bénéficié des conseils éclairés d’historiens réputés comme Pascal Ory, Pascale Lambauer (qui a écrit une thèse sur Otto Abetz et les Français). Les dialogues sont d’une grande qualité, efficaces car ils nous font parfaitement comprendre les motivations de Luchaire et d’Abetz.

La reconstitution historique est impeccable et nous donne à voir les plateaux de tournage avec Corinne Luchaire, les soirs de Première, l’atmosphère enfumée des rédactions, les réceptions à l’ambassade du Reich à Paris, les fêtes opulentes et décadentes. Le chef décorateur Riton Dupire-Clément et son équipe y sont pour beaucoup. Pour sa part, la Gaumont n’a pas lésiné sur les moyens :  30,6 millions d’euros ont en effet été engagés.

La photographie est due à Christophe Beaucarne, grand maître des lumières : lumières chaudes pour les scènes se déroulant dans les salons, lumières blanches pour les scènes de sanatorium, clair-obscur dans les salles de rédaction où la fumée est omniprésente. 

La partition est de Guillaume Roussel qui a déjà son actif plus d’une trentaine de musiques de film ; elle est intéressante à la fois dans les grands mouvements orchestraux (scène du retour des cendres de l’Aiglon) comme dans ceux plus intimiste (relations père/fille). 

Les acteurs choisis par Xavier Giannoli livrent une prestation impressionnante.

Jean Dujardin a mis du temps à accepter le rôle. Il s’agissait dit-il d’ « un projet qui fait peur…on ne veut pas mettre  les doigts dans la prise… » Il a bien le physique de l’emploi (avec les cheveux gominés comme avant-guerre), séduisant et ambivalent en même temps. 

August Diehl rend parfaitement la transformation d’un personnage au départ sympathique, un professeur, pour se transformer en nazi zélé sanglé dans son uniforme. 

Nastia Golubeva, pour son premier film au cinéma, est une véritable révélation incarnant avec émotion Corinne Luchaire « brûlée de l’Histoire » (dixit Xavier Giannoli) dans ses rôles au cinéma, sa vie mondaine, sa maladie, sa déchéance.

****

Les Rayons et les Ombres est un grand film qui intéressera les passionnés d’histoire avec ce regard plein d’acuité sur une période troublée réalisé par un cinéaste intelligent, cultivé, investi mais aussi ceux touchés par un itinéraire singulier de deux personnages, qui avaient au départ le plus bel avenir et qui se sont fourvoyés moralement.

FK

Fiche technique

(à partir des informations recueillies par Wikipedia)

 Les Rayons et les Ombres

Réalisation : Xavier Giannoli

Scénario : Jacques Fieschi et Xavier Giannoli

Musique : Guillaume Roussel

Décors : Riton Dupire-Clément

Costumes : Pascaline Chavanne

Photographie : Christophe Beaucarne

Son : Cyril Moisson

Montage : Mike Fromentin et Cyril Nakache

Production : Olivier Delbosc, Sidonie Dumas et Patrick Godeau

Production déléguée : Christine De Jekel

Production associée : Émilien Bignon

Sociétés de production : Curiosa Films, Gaumont et Waiting for Cinéma, en coproduction avec France 3 Cinéma et Umedia

Sociétés de distribution : Gaumont (France) ; Cinéart (Belgique) et Pathé Films AG (Suisse romande)

Budget : 30,6 millions d’euros

Langue originale : français, allemand

Format : couleur — 2,39:1 – 5.1

Durée : 195 minutes

Date de sortie : France : 18 mars 2026

Distribution

Jean Dujardin : Jean Luchaire

Nastya Golubeva : Corinne Luchaire

August Diehl : Otto Abetz

André Marcon : Julien Luchaire

 Olivier Chantreau :Guy de Voisins

Anna Prochniak : Lydia Rogers

Elina Löwensohn : Tosia Luchaire

Chloé Astor : Françoise Luchaire

Lucile Vignolles : Suzanne de Bruycker, épouse d’Otto Abetz

Valeriu Andriuta : Léonide Moguy

Philippe Torreton : le procureur Raymond Lindon

Vincent Colombe : le journaliste Guy Crouzet

Philipp Weissert : Ernst Achenbach, conseiller de l’ambassade d’Allemagne

Nicolas Avinée : Philippe

Giogia Sinicorni : Delphine

Maria Cavalier-Bazan : Eva

François de Brauer : Pierre Labarrière, le journaliste qui refuse la Collaboration

Philippe Lévy : Louis-Ferdinand Céline

Simone Kaminker (Simone Signoret) : la secrétaire de Luchaire

Quelques compléments d’information :

  • Les Rayons et les Ombres  est le neuvième long-métrage de Xavier Giannoli. Il a successivement réalisé Les Corps impatients (2003), Une aventure (2005), Quand j’étais chanteur (2006), A l’origine (2009), Superstar ((2012), Marguerite (2015), L’apparition (2018), Illusions perdues (2021) et enfin Les Rayons et les Ombres. Il a également réalisé pour la télévision une série très remarquée D’argent et de sang (2023).
  • August  Diehl est un acteur allemand né le 4 janvier 1976 à Berlin. Il commence sa carrière au cinéma en 1998 dans le rôle d’un hacker pour lequel il sera désigné comme meilleur acteur par le Deutschen Filmpreis (équivalent du César français). Ont suivi de nombreux rôles au cinéma  mais aussi sur les principales scènes germaniques. Si on ne veut retenir que ses films qui tournent autour de la Seconde Guerre mondiale, on citera Inglorious Basterds (2009) de Quentin Tarentino dans lequel il joue le rôle d’un Sturmbannführer SS, A Hidden Life (2019) de Terrence Malick dans lequel il incarne un paysan autrichien, objecteur de conscience du temps de Hitler ce qui lui coûtera la vie et  La Disparition de Josef Mengele (Das Verschwinden des Josef Mengele) (2025) de Kirill Serebrenniko.
  • Nastya Golubeva, née le 1er Janvier 2005, est la fille du metteur en scène Léos Carax et de l’actrice russo-française Yekaterina Golubeva morte en 2011. Son rôle dans Les Rayons et les Ombres est sa première apparition au cinéma. 

Xavier Giannoli et ses principaux acteurs ont accordé de nombreux interviews à l’occasion de la sortie du film ; on les retrouvera facilement en consultant Google. On retiendra plus particulièrement celui accordé dans le cadre de l’émission C à vous sur France 5 > https://www.youtube.com/watch?v=tFu9AflR7z4

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