Quelles stratégies face à la désaffection pour la science ? (4)

Suite et fin des extraits de l’étude réalisée par Louv’Science « De la désaffection pour la science »

Si le constat des acteurs (chercheurs, éducateurs) est plutôt unanime, l’analyse des causes multifactorielles peut faire l’objet d’appréciations différentes en fonction du point de vue de départ. Par exemple, d’aucuns, notamment enseignants des mathématiques, attribuent à la « démathématisation » des programmes la propension des élèves à éviter les filières scientifiques, tandis que les biologistes déplorent l’absence d’approches plus concrètes qui donneraient plus d’importance aux sciences expérimentales (1). On ne s’étonnera donc pas si le champ des actions proposées pour remédier à cette désaffection est large (2) et si les niveaux pratiques d’intervention sont différents.

Notons tout d’abord, avec E. Klein (3), qu’un des points majeur à traiter est de montrer que la science fait explicitement partie de la culture générale en l’introduisant dans la formation des élites politiques, économiques, journalistiques et administratives. En dehors du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche qui s’entoure de quelques conseillers scientifiques issus de la recherche, on peut noter une quasi-absence de scientifique dans les principaux lieux de décisions. La création de l’IHEST (4) (Institut des Hautes Etudes pour la Science et la Technologie en 2007) va dans le bon sens.

De la même façon, on pourrait imaginer raconter aux élèves, dès le CM2, des « histoires de science » (par exemple, des histoires de découvertes célèbres, telles celles de Galilée, Newton, Darwin, Pasteur, Einstein…), hors de tout esprit de sélection, avec comme seul but de leur ouvrir l’esprit et de « mettre la science en culture » dès le plus jeune âge. Une telle démarche permettrait en outre de défaire la plate identification qui est faite en général entre la science et ses résultats : les élèves comprendraient que les conquêtes de la science ne prennent du sens qu’au travers de leur histoire, qu’elles sont toujours le fruit d’une longue aventure, riche en rebondissements, pleine de passions, de controverses…

Au-delà de l’aspect culturel deux types d’actions peuvent être entreprises : les stratégies de type institutionnelles et les stratégies de type pédagogiques et didactiques.

Les stratégies de type institutionnelles

Il s’agit là, d’une part :

  • de campagne grand public scénarisant le rapport science / société : spots télévisés autour de métiers scientifiques ; sites Web de culture scientifique et technique présentant des réalisations de vulgarisation scientifique, des schémas expérimentaux simples (5) ; expositions (Palais de la découverte, Cité des sciences, …)

Et d’autre part, de mieux :

  • Coordonner et d’enchaîner les actions au sein du système éducatif en s’appuyant par exemple sur les recommandations de sociétés savantes, (Sociétés françaises de Physique, de Chimie, …).
  • Informer les conseillers d’orientation psychologues et les enseignants des lycées sur le fonctionnement réel des études scientifiques en université. engagement des Pôles Universitaires Européens et des Centres de culture.

(Cité des sciences et de l’industrie – La Villette – Paris) 

Concernant plus particulièrement la télévision, E. Klein (3) préconise de tirer mieux parti de la diversité des canaux de diffusion et de l’éventail de possibilités offertes par la fiction, l’information, le documentaire… La science est présente à la télévision, mais de façon diffuse, et, le plus souvent, elle n’est évoquée que sous l’angle de l’actualité-spectacle ou de la caricature, sans qu’un temps suffisant soit accordé aux explications. Il faudrait encourager les acteurs de l’audio-visuel et les chercheurs à définir un large éventail de projets correspondant à la diversité des publics, des budgets et des canaux de diffusion envisageables. Il s’agirait, tout à la fois, de penser une stratégie réaliste d’ensemble et de favoriser l’élaboration, puis la réalisation, de nouveaux concepts d’émissions.

Sans rentrer dans les détails, il s’agit de s’assurer qu’on explore les possibilités, encore sous-exploitées, offertes par la variété des genres d’expression (documentaires, information, mais aussi fictions, jeux, etc.) et par la multiplication des supports ou des canaux de communication (télévision, internet, consoles, portables…). Si, par exemple, l’objectif privilégié est de revaloriser l’image de la science, le meilleur vecteur peut s’avérer être un feuilleton grand public mettant en scène des héros travaillant dans un laboratoire de recherche. Par contre si on veut développer une information objective mieux vaut privilégier le documentaire ou le magazine d’information.

Les stratégies pédagogiques et didactiques

Il s’agit de développer les actions conduisant à renforcer le goût pour la science en :

  • Améliorant la solidarité des enseignants du primaire au secondaire dans les disciplines scientifiques.
  • Encourageant l’approche pluridisciplinaire des sciences.
  • Développant les démarches d’investigations de l’enseignement scientifique.

Le rapport Rocard (6) constate que « l’enseignement des sciences basé sur la démarche d’investigation a montré son efficacité à accroître l’intérêt et les niveaux de réussite des enfants et des étudiants, tant au niveau primaire que secondaire, tout en renforçant la motivation des professeurs ».

Il préconise que « les améliorations en matière d’enseignement des sciences doivent être menées par le biais de l’introduction de nouvelles formes de pédagogie. L’introduction d’approches basées sur la démarche d’investigation dans les écoles, les programmes de formation des professeurs ».

Il remarque que les enseignants « choisissent souvent une approche traditionnelle (plutôt déductive qu’inductive) dans laquelle ils se sentent plus à l’aise et évitent ainsi les méthodes basées sur l’investigation qui leur demanderaient d’avoir une compréhension intégrée et plus profonde de la science ». Pour clarifier ce point, en suivant E. Klein (3), on constate que l’aspect opératoire des sciences, dont la mise en scène réclame en général force concepts et équations, est toujours mis en avant dans les cursus scolaires, au détriment d’une présentation des fondements mêmes des différentes disciplines scientifiques, pourtant plus aisée. Par exemple, les équations de la mécanique newtonienne sont incompréhensibles aux yeux de quiconque ne connaît pas un peu les mathématiques, mais le principe d’inertie (ou de relativité) qui sous-tend ces équations peut se dire avec des mots très simples, et l’explication de ce qu’il implique peut ouvrir la porte à des réflexions fascinantes sur les liens entre espace, mouvement et temps.

Ainsi l’accent devrait être mis sur la compréhension plutôt que sur la mémorisation.

Pour le primaire, « les méthodes basées sur l’investigation offrent aux enfants la possibilité de développer toute une série d’aptitudes complémentaires comme le travail de groupe, l’expression écrite et orale, l’expérience de la résolution de problèmes ouverts et d’autres aptitudes interdisciplinaires… ».

La main à la pâte

C’est ce que s’attache à faire la Fondation « La main à la pâte (7)».

En 1995, à l’initiative de Georges Charpak, prix Nobel de physique 1992, Pierre Léna, astrophysicien et Yves Quéré, physicien et sous l’égide de l’Académie des sciences, cette innovation pédagogique a vu le jour en France, visant à rénover l’enseignement des sciences et de la technologie en favorisant un enseignement fondé sur une démarche d’investigation scientifique. Depuis ses débuts, l’action de « La main à la pâte » a pour objectif premier d’aider les enseignants à découvrir (pour les professeurs de l’école primaire) et à enseigner la science et la technologie en mettant en œuvre une pédagogie d’investigation permettant de stimuler chez les élèves esprit scientifique, compréhension du monde et capacités d’expression.

En 1998, « la main à la pâte » énonce 10 principes :

  • Les élèves observent un objet ou un phénomène du monde réel, proche et sensible, et expérimentent sur lui.
  • Au cours de leurs investigations, les élèves argumentent et raisonnent, mettent en commun et discutent leurs idées et leurs résultats, construisent leurs connaissances, une activité purement manuelle ne suffisant pas.
  • Les activités proposées aux élèves par le maître sont organisées en séquences en vue d’une progression des apprentissages. Elles relèvent des programmes et laissent une large part à l’autonomie des élèves.
  • Un volume minimum de deux heures par semaine est consacré à un même thème pendant plusieurs semaines. Une continuité des activités et des méthodes pédagogiques est assurée sur l’ensemble de la scolarité.
  • Les enfants tiennent chacun un cahier d’expériences avec leurs mots à eux.
  • L’objectif majeur est une appropriation progressive, par les élèves, de concepts scientifiques et de techniques opératoires, accompagnée d’une consolidation de l’expression écrite et orale.
  • Les familles et/ou le quartier sont sollicités pour le travail réalisé en classe.
  • Localement, des partenaires scientifiques (universités, grandes écoles) accompagnent le travail de la classe en mettant leurs compétences à disposition.
  • Localement, les universités mettent leur expérience pédagogique et didactique au service de l’enseignant.
  • L’enseignant peut obtenir auprès du site Internet de La main à la pâte des modules à mettre en œuvre, des idées d’activités, des réponses à ses questions. Il peut aussi participer à un travail coopératif en dialoguant avec des collègues, des formateurs et des scientifiques.

Aujourd’hui, la Fondation de coopération scientifique « La main à la pâte », fondée par l’Académie des sciences, l’École normale supérieure (Paris) et l’École normale supérieure de Lyon, créée par décret en 2011, s’inscrit dans la continuité de l’opération de 1995. Elle se donne cinq priorités :

  • Produire et diffuser des ressources pédagogiques.
  • Contribuer au développement professionnel des professeurs.
  • Développer une coopération internationale autour de l’enseignement des sciences.
  • Favoriser l’égalité des chances par les sciences : un soutien est apporté à des actions d’éducation scientifique dans des milieux scolaires difficiles ou spécifiques. Il passe notamment par un accompagnement des professeurs d’école primaire dans des Centres pilotes et des collèges mettant en œuvre un enseignement intégré de science et technologie (EIST). La Fondation contribue également activement à une action Sciences et handicap pour des élèves scolarisés dans des classes de CLIS 1 (handicap mental) et CLIS 4 (handicap moteur).
  • Associer les scientifiques et les industriels au développement de l’enseignement des sciences. La Fondation coordonne notamment le dispositif ASTEP (accompagnement en sciences et technologie à l’école primaire), qui vise à renforcer l’engagement des scientifiques au bénéfice des enseignants de l’école primaire et de leurs élèves.

En 2006, faisant un bilan de leur action, G. Charpak, P. Léna et Y. Quéré (8) écrivent à propos de leur idée :

« Notre action, on l’aura compris, a été moins guidée par l’esprit du « il n’est pas pensable que les enfants ne sachent pas… », que par une volonté de réconcilier les diverses composantes du savoir et du faire en une vision unifiée. Il s’agit là, pour ces enfants, d’une première étape vers un accès à la culture, accès dont la maîtrise du langage nous semble demeurer la pièce maîtresse. En liaison avec elle, la science – mathématiques incluses – apparaît comme une province, et des plus belles, de cette culture. Elle doit, de ce fait, aider les enfants à mieux penser, à mieux s’exprimer, à mieux vivre et à voir plus loin. Prise ainsi, elle doit les accompagner, enfants puis adolescents, tout au long de leur scolarité : c’est dire que bien des questions soulevées ici, avec ou sans encore de réponses, les concernent bien au-delà l’école primaire ».

Le succès de « la main à la pâte » au primaire a conduit à son extrapolation au second degré avec « la main à la pâte au collège ». Il s’agit d’un enseignement intégré de science et technologie dispensé en classe de sixième et de cinquième. Depuis 2006, plus de cinquante collèges, en France et à l’étranger (où entretemps la main à la pâte s’est exportée), ont expérimenté ce dispositif original qui met en synergie les professeurs de SVT (sciences de la vie et delà Terre), technologie et physique-chimie.

***

Dans le sillage de « La main à la pâte Louv’Science pour sa part a développé des formations en direction des jeunes notamment dans le cadre des activités périscolaires de la commune de Louveciennes.
>>> http://louveciennestribune.typepad.com/media/2015/04/louvscience-une-initiative-locale-pour-une-meilleure-compréhension-de-la-science.html

________________

(1) Blais, M.-C. Comment comprendre la désaffection des jeunes à l’égard des sciences ? Le Débat, 145, 85-91(2007).

(2) L’enseignement scientifique face à la désaffection des élèves envers la science, Konstantinos Grivopoulos, Sciences-Croisées, N°12, janvier 2013.

(3) Etienne Klein, Le progrès en question, (Les jeunes et la science, faire face à la crise des vocations scientifiques), note du Conseil d’Analyse de la Société, 2007.

(4) Établissement public à caractère administratif créé en avril 2007, lieu de formation, d’échanges et de réflexion, l’IHEST accueille chaque année une promotion de 45 auditeurs. Nommés par arrêté ministériel, ces derniers constituent un vivier de personnalités, scientifiques ou non, responsables de haut niveau de l’ensemble des secteurs d’activité de la société. Ils s’impliquent dans un débat éclairé sur les sciences, les technologies, l’innovation et leurs impacts sociaux, avec pour mission de participer au renouvellement du rapport de confiance entre science et société.

(5) Voir les espaces grand public et jeunes des laboratoires de recherche comme par exemple :

http://www.cnrs.fr/ ;

http://www.cea.fr/ ;

http://www.synchrotron-soleil.fr/ ;

http://www.cnes.fr/ .

(6) Rocard, M., Csermely, P., Jorde, D., Lenzen, D., Walberg-Henriksson, H. & Hemmo,V. (2007). L’enseignement scientifique aujourd’hui : une pédagogie renouvelée pour l’avenir de l’Europe (Rapport d’enquête). Bruxelles : Commission Européenne. Direction générale de la recherche.

(7) http://www.lamap.fr

(8) G. Charpak, P. Léna, Y. Quéré, La main à la pâte 10 ans après, Cahiers Pédagogiques n° 443, 2006.

 

 

Cette publication a un commentaire

  1. FK

    Interview très rafraichissante d’Etienne Klein dans Le Point du 30 juillet 2015.
    Il cite notamment une anecdote particulièrement révélatrice de l’outrecuidance du quidam face aux fondamentaux de la science (et à l’esprit scientifique).
    >>>> Lors d’un cours, alors que je venais d’effectuer un calcul montrant que, selon la théorie de la relativité, la durée d’un phénomène dépend de la vitesse de l’observateur, un étudiant prit la parole : « Monsieur, personnellement, je ne suis pas d’accord avec Einstein ! » Je crus qu’il allait défendre une théorie alternative, en tous cas qu’il allait argumenter, mais il se contenta de dire : « Je ne crois pas à cette relativité des durées, parce que je ne la … sens pas ! ». En clair, ce jeune homme avait suffisamment confiance dans son « ressenti » pour s’autoriser à contester un résultat qu’un siècle d’expériences innombrables avaient cautionné. » <<<<< Nos hommes politiques ne valent pas mieux dans ce domaine. Lorsque François Hollande part aux Philippines, en février, pour parler climat, il emmène et met en valeur Marion Cotillard. Oui Marion Cotillard l’artiste émouvante qui a récolté un Oscar mais qui est également une adepte de la « théorie du complot ». Sur le 11 septembre «Je pense qu'on nous ment sur énormément de choses : Coluche, le 11 septembre. J'ai tendance à être plutôt souvent de l'avis de la théorie du complot. » Les tours du 11 septembre ? «C'était un gouffre à thunes parce qu'elles ont été terminées, il me semble, en 73, et pour recâbler tout ça, pour mettre à l'heure de toute la technologie, c'était beaucoup plus cher de faire des travaux et caetera que de les détruire.» Sur la conquête spatiale «Est-ce que l'homme a vraiment marché sur la Lune ? Moi, j'ai vu pas mal de documentaires là-dessus. Ça, vraiment, je m'interroge, en tout cas je ne crois pas tout ce qu'on me dit, ça c'est sûr.» ➢ Selon une vidéo du 16 février 2007 diffusée par Paris Première Il reste à espérer que le Président pour la conférence climat de décembre prochain essaiera de s’entourer de cautions plus prestigieuses. C’est vrai qu’il a déjà Nicolas Hulot dans sa besace.

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