(Suite des extraits de l’étude de Louv’Science « De la désaffection pour la science »)
Si la méfiance à l’égard de la science n’est pas nouvelle, la défiance qu’elle génère est attisée par le débat public.
L’allergie au progrès est-elle récente ?
La méfiance vis-à-vis de la science et du progrès et leurs remises en cause sont présentes dans l’histoire de manière permanente. De Rabelais, (« Science sans conscience n’est que ruine de l’âme »), à Montaigne (« Nous ne sommes savants que de la science présente »), de Delacroix (« L’homme heureux est celui qui a conquis son bonheur ou le moment du bonheur qu’il ressent actuellement. Le fameux progrès tend à supprimer l’effort entre le désir et son accomplissement : il doit rendre l’homme plus véritablement malheureux ») à Bernanos (« La science ne libère qu’un bien petit nombre d’esprits faits par elle, prédestinés. Elle asservit les autres »), la littérature fourmille de textes se révélant circonspects à l’égard de la science.
Des auteurs de romans des 19ème et 20ème siècles représentent des savants fous, illuminés ou dépassés par leurs découvertes, Docteur Jekyll et Mister Hyde, (R.L. Stevenson), La machine à remonter le temps (H.G. Wells), Le meilleur des mondes (A. Huxley)). Même Jules Verne, souvent présenté comme un visionnaire, ne donne pas de certains de ses héros un jour particulièrement positif, (Le Capitaine Nemo éperonnant un navire impuissant et regardant la fin de son équipage, ou Robur le conquérant). Plus proche de nous, Ray Bradbury, raconte les tâches quotidiennes d’une maison robotique, seule encore debout, après que ses habitants aient trouvé la mort dans une guerre nucléaire (1).
Et le cinéma n’est d’ailleurs pas en reste : de la Guerre des Etoiles à Avatar en passant par le Syndrome Chinois ou Jurassic Park, l’humanisme scientifique est souvent maltraité et le progrès menacé d’être confisqué par les forces obscures.

(Affiche du film « Dr Jekyll and Mr Hyde » de Victor Fleming)
L’allergie pour la science et le progrès s’est-elle amplifiée ?
Cette suspicion pour les sciences et le progrès s’est-elle amplifiée ces dernières années de manière à justifier en partie la désaffection des jeunes pour les études scientifiques ?
L’opinion sur des aspects scientifiques pourtant difficiles et pointus devient une opinion de masse, commune à une grande partie de la population, une idéologie, qui elle-même a des effets sur les comportements collectifs (2).
Science et opinion ont deux moteurs différents :
- La science n’est pas une opinion. C’est une approche réaliste du monde qui se donne les moyens de valider sa démarche et de vérifier ses résultats.
- L’opinion est une perception plus intuitive que raisonnée d’une situation. Elle ne se forge pas dans un débat rationnel. C’est un sentiment global diffus qui peut être juste ou totalement erroné, qui peut être facilement manipulé par les médias et les idéologues ou se générer de manière irrationnelle.
D’une part, vu la complexité des problèmes scientifiques, il est impossible de se faire une idée juste à titre individuel. Nul ne peut étudier suffisamment dans chaque domaine sur lequel il a une opinion, de façon à être au fait des dernières recherches et contrôler les dires des experts. Les problèmes soulevés demandent souvent un savoir spécialisé et une bonne expérience pour être saisis dans leur complexité. Ce qui devrait rendre modeste les « faiseurs d’opinion ».
D’autre part, l’approche scientifique n’est pas exempte de difficultés :
- Soit sa validation est insuffisante car la science est insuffisamment avancée et elle devient alors en partie idéologique (3).
- Soit la validation est suffisante et les conclusions justes, mais masquées ou déformées ou tronquées à des fins politiques ou sociales. Une expertise dans ce cas perd sa pertinence.
- Soit se sont les réalisations technologiques et leurs utilisations qui résultent de décisions purement politiques et économiques qui sont mises en cause et génèrent un débat sur les conditions de mise en œuvre de la science.
On pourrait en conclure que l’opinion publique a des raisons de se méfier de la science mais qu’elle n’a pas les moyens d’en juger par elle-même (4).
L’opinion publique s’interroge. Il est nécessaire de prendre en compte ces interrogations pour mieux appréhender les relations entre science et société. Les questionnements peuvent se regrouper en cinq thèmes, selon Etienne Klein (5).
Il apparaît que les questions posées avec le plus d’insistance concernent les liens entre science et pouvoir, science et démocratie, science et développement, science et vérité, et enfin science et universalité.
A la suite de l’auteur, évoquons-les, brièvement, dans cet ordre.
- Science et pouvoir
La science, complice de la guerre et de l’horreur, n’aurait manifestement pas tenu toutes ses promesses. Existerait-il un lien, inhérent à l’être, entre l’exercice des sciences et la domination violente. Le désir de comprendre et la domination de l’autre procéderaient-elles d’un seul et même élan inconscient ? La science ne serait-elle pas devenue une vaste technoscience, dont l’activisme fébrile ne vise plus que l’innovation pour elle-même, une pure volonté de maîtrise dépourvue de toute finalité humaine ? (6)
- Science et démocratie
L’évocation de la science et de la technologie et de leurs questionnements déclenche de plus en plus souvent, chez le citoyen une volonté de prise de responsabilité collective, même si ses modalités restent difficiles à entrevoir. Le citoyen s’interroge : Si chacun de nous était capable de se faire un jugement éclairé sur les grands enjeux scientifiques et technologiques du moment, les réponses à ces questions apparaîtraient de façon limpide. Mais nous n’y sommes pas. Et comme il est déjà dit ci-dessus : il est impossible de se faire une idée juste à titre individuel.
Dès lors, que faire ? Comment inciter les citoyens à mieux connaître la science, comment les motiver pour accomplir les efforts nécessaires, comment stimuler les moins intéressés afin qu’ils se tournent vers les scientifiques et les questionnent ? Réciproquement, comment obliger les experts à ne plus s’en tenir à leurs seules raisons et à écouter celles des autres ?
L’idée selon laquelle le citoyen a désormais un rôle à jouer est de plus en plus largement admise. Toutefois, des conflits surgissent dès qu’il s’agit de tracer les contours de ce rôle. En sortant de leur tour d’ivoire de nombreux scientifiques, pensent qu’il suffit de convier le public à une vaste entreprise de communication. Or le public, même s’il se sait profane, n’hésite plus à revendiquer d’autres rôles que celui d’auditeur. Il aspire à devenir tantôt contrôleur des décisions, tantôt co-législateur, car il a bien compris que ses jugements, à défaut d’être rationnels ou éclairés sont en général raisonnables.
Quant aux politiques, hélas dans leur grande majorité, ils n’ont toujours pas pris acte du fait que les questions scientifiques sont aujourd’hui au cœur du système (7) : pour eux, la politique, c’est la droite et la gauche, les affaires sociales et économiques, la famille et les retraites, le cannabis et la sécurité routière, mais guère encore, et pas avec la même urgence, les choix scientifiques et techniques.
- Science et développement
Même affublé du qualificatif durable, la notion générale de développement fait l’objet de critique. Trop rationnelle, elle ignorerait ce qui n’est ni mesurable, ni calculable, par exemple la qualité de la vie, et feindrait de ne pas voir que la croissance technico-économique produit aussi du sous-développement moral et psychique (8). Les arguments invoqués ne proviennent pas uniquement des cercles écologistes. Ils s’appuient également sur le fait que les croyances engendrées par les scientistes de la fin du XIXe siècle n’ont pas été tenues : l’interaction entre progrès scientifique et progrès général ne fonctionne pas aussi bien que ce qui était attendu. La croyance dans l’automatisme des bénéfices du développement est donc battue en brèche. Le progrès a un prix qu’il nous faut mesurer à l’aune du rapport bénéfice risque.
- Science et vérité
Si la démarche scientifique se veut rationnelle, le scientifique et ses pairs restent des humains, c’est-à-dire des êtres faits de sentiments et de passions. Ainsi la démarche scientifique s’imprègne, du moins dans certaines phases, de jugements et de préjugés. Cet aspect nourrit les thèses « relativistes », qui surestiment les promesses de la science pour mieux se plaindre qu’elle ne les tienne pas. Elles servent de socle à des critiques de plus en plus vives adressées aux professionnels de la recherche : « Votre science dit-elle réellement le vrai ? Votre légitimité incontestée est-elle fondée sur autre chose que des effets de pouvoir ? Les mythes ne disent-ils pas eux aussi une part de la vérité ? ».
- Science et universalité
La science permet de tenir sur le monde un discours universel pour peu qu’elle ne s’intéresse qu’aux questions… de science. Les lois de la physique, par exemple, sont universelles en cela qu’elles s’appliquent partout où les démarches qui leurs sont associées, sont applicables. Du coup, l’universel qu’elles décrivent reste incomplet, au sens où il n’aide guère à mieux penser les questions qui restent en dehors du champ de la physique : le sens de la vie, l’amour, la liberté, la justice, les valeurs.
« Comprenez bien, explique-t-on aux scientifiques, que les questions relatives à nos valeurs sont celles qui nous importent le plus, en tout cas bien plus que la litanie des grandes lois de la physique, car c’est autour d’elles que nous construisons nos aspirations, nos actes, nos projets. Dès lors, si votre science ne nous aide pas à éclairer notre humanité, si elle est incapable de nous fournir les références dont nous avons besoin, si elle découvre le vrai mais sans pouvoir lui trouver un sens, ne soyez pas surpris si nous n’entrons pas en communion avec votre communauté. » (5).
Le constat de cette limitation est peut-être même l’une des raisons principales de la baisse de notre enthousiasme collectif à l’égard de la science.
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(1) Ray Bradburry, Chroniques Martiennes, « Il viendra des pluies douces », Présence du futur, Editions Denoël, 1955.
(2) Patrick Juignet, Philoscience, 2001, http://www.philosciences.com/Societe/Sciencopinion.html.
(3) Que s’est-il passé dans les premiers instants de l’univers : l’insuffisance de la théorie quantique et de la relativité autorise toutes les exégèses.
(4) Patrick Juignet, Philoscience, 2001, http://www.philosciences.com/Societe/Sciencopinion.html
(5) Etienne Klein, Le progrès en question, (Les jeunes et la science, faire face à la crise des vocations scientifiques), note du Conseil d’Analyse de la Société, 2007.
(6) Voir par exemple le site du mouvement « Pièces et main d’œuvre » (PMO), appartenant résolument à la mouvance anti-industrielle. www.piecesetmaind’oeuvre.com.
(7) Transition énergétique, vieillissement de la population, pandémies, bio-terrorisme, climat,…
(8) Insee – Conditions de vie et société. Faut-il remplacer le PIB par une mesure unique du bien-être, www.insee.fr. Mesurer la qualité de vie dans l’UE. Eurostat, www.epp.eurostat.ec.europa.eu.