La salle des gardes de la porte (2)

J’aperçois Paul. Nous nous sommes donné rendez-vous devant l’entrée principale du Parc de Marly. La traversée de la Nationale 186 est de plus en plus périlleuse. Je dois faire de grands signes pour stopper, aux passages piétons, une file ininterrompue de camions et de voitures qui remontent de la Seine pour rejoindre Rocquencourt.

Ici, sentir la brise marine de l’Ouest Parisien va devenir rare. Quel dommage ! me dit Paul.

Nous descendons l’Allée Royale. Le Mur de la «Salle des gardes de la Porte» accueille une exposition de seize plans de monuments et jardins de Marly. Nous nous arrêtons longuement devant le plan général daté de 1705. Je lui fais remarquer la place essentielle, sur le sommet du plateau, de l’Aqueduc ; la fine description des reliefs et la situation des nombreux «Belveders» qui seront érigés dans le parc du château.

(Salle des gardes de la Porte – Parc de Marly – Photo François Menge)

– Quand va se faire la prise de conscience qu’il faut traiter notre agglomération dans son intégralité ? Les notions de trames vertes et bleues sont essentielles mais bien technocratiques. Il faut remonter à Napoléon III qui avait puisé en Angleterre le goût des jardins et de la combinaison de la verdure avec les habitations, pour retrouver une volonté politique d’offrir aux parisiens les parcs qui sont pourtant indispensables à leur santé. Il nous faudrait retrouver un Jean Claude Nicolas Forestier qui en 1911 fondât la société française des architectes urbanistes, pour s’opposer au désordre lié à la spéculation. L’erreur a été de considérer que Paris est arbitrairement déterminé par des limites artificielles : les fortifications. L’Île-de-France forme avec la capitale un même ensemble d’habitations humaines toutes solidaires. Il est vrai que nous avons été gâtés par les legs des siècles précédents que le code forestier nous a apportés indemnes. La ville de Paris semble toujours ne se soucier que de son desserrement intérieur et les communes de l’Ile-de-France bradent leurs communs boisés. 

– Oui Paul, ces rappels historiques sont nécessaires. Nous avons oublié qu’en 1905, nos prédécesseurs ont dû lutter pour sauver le parc de Bagatelle ! Aujourd’hui, en 2024, l’extension de Paris a largement franchi sa deuxième barrière de forts. Les données climatiques ont changé. Après 5.000 décès en excès pendant les canicules de 2003 et de 2006, on dénombre en Île-de-France 7 canicules entre 2013 et 2020, soit pratiquement une tous les ans et 1.700 décès en excès. Pour protéger les plus fragiles, les plus jeunes et les plus âgés, nous n’avons plus beaucoup de temps, communiquons les données scientifiques sur le réchauffement climatique en Ile-de-France pour influer sur les prises de décisions pour sauver les forêts, les bois, les parcs et les jardins qui restent, sur ce territoire de plus 12 millions d’habitants.

En lui disant cela, je me sens bizarre. Les données, aussitôt publiques, sont jetées comme dans un dépotoir. Au niveau individuel ou communal nous ne nous sentons pas responsables, nous ne touchons pas du doigt que nous sommes en train de vivre la sixième extinction de masse. Peut-être qu’alors la bonne attitude c’est de rester léger, de moins s’en faire ; de ne pas agir, même sur les éléments qui dépendent de nous. Les conséquences du réchauffement sur notre capitale sont de mieux en mieux évaluées. Cependant, comme me le dit un ami géologue, avec une pointe d’humour, un autre scénario est possible. Nous allons vers un petit âge glaciaire. Cette période chaude n’a jamais été aussi longue. Imaginons ! L’inversion du Gulfstream, l’irruption d’un énorme volcan ou la modification de la trajectoire du soleil dans le bras de la galaxie… Mais, nous ne sommes plus dans le temps de vie d’homme.

Nous reprenons notre balade vers le bourg de Marly. C’est le jour du marché. Nous y savourerons un café. J’aime leur Moka d’Éthiopie. Je retrouve l’odeur de l’atelier du torréfacteur que fréquentait à Paris, mon grand-père, à l’angle de la rue de Popincourt et de la rue du Chemin Vert.

– J’ai lu les documents de l’évaluation environnementale. J’y reviendrai. Les réponses de votre commune au commissaire enquêteur ne vous épargnent pas et en anglais bien sûr : NOT IN MY BACKYARD ! J’ai lu aussi dans les archives de votre association que l’adjointe à l’urbanisme qui a instruit le PLU de votre commune a été condamnée pour : PRISE ILLÉGALE D’INTÉRÊT !

– Ne brisons pas le charme de la marche avec ce sujet, aujourd’hui, Paul.

– Le charme de la marche et … de l’anagramme.

– Paul, nous finirons la matinée par un déjeuner «aux Chandelles» ?

L’expression de cette invitation le fait sourire.

– La qualité de la table pourra faire passer les sujets qui fâchent, si tu souhaites que nous les évoquions.

François Mange

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