par Jacqueline Godefroy

C’est à Louveciennes, chez ses amis Le Coulteux au château de Voisins, également fréquenté par Condorcet, Madame de Staël, Choderlos de Laclos, ancien secrétaire de Philippe Egalité, et Trudaine et François de Pange (tous deux joueront un rôle important dans la vie de Chénier), qu’André Chénier s’éprend de l’épouse du maître de maison.
Amour chaste, mais doux au poète, qui lui inspira l’un de ses plus célèbres poèmes «Fanny» :
Fanny, pour moi ta vue est la clarté des cieux,
Vivre est te regarder, et t’aimer, te le dire :
Et quand tu daignes me sourire,
Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux.
Fanny, l’heureux mortel qui près de toi respire
Sait, à te voir parler et rougir et sourire,
De quels hôtes divins, le ciel est habité….
De l’épisode louveciennois, on peut retenir qu’André Chénier de santé fragile, séjourne à Versailles dans l’avant-dernière maison de la rue de Satory où il s’est retiré à partir de fin 1793, mais fait des visites quotidiennes à Louveciennes. Laurent-Vincent Le Coulteux de la Noraye est un banquier très important et très occupé ; on le voit peu, mais Françoise-Charlotte Pourrat, son épouse, y est toujours. C’est une jeune femme simple, douce et bonne, timide ; elle rougit souvent et n’est à l’aise qu’avec de rares amis dont Chénier fait partie. Jadis insouciante, la période tourmentée lui fait peur ; elle a perdu un de ses enfants et les deux autres sont de santé fragile. Elle a besoin d’être rassurée, réconfortée, et trouve chez André, lui-même sevré d’affection, le réconfort et la tendresse dont elle a besoin, et lui inspire le sentiment « d’adorer une divinité » :
Fanny, pour moi la vue et la clarté des cieux,
Vivre est te regarder, et t’aimer, te le dire,
Et quand tu daignes me sourire,
Le lit de Vénus même est sans prix à mes yeux.
Il semble qu’elle ne lui témoigne qu’une amitié affectueuse, mais accepte volontiers sa compagnie. Ensemble, ils se promènent longuement dans la campagne environnante et rendent visite à ses «sujets», à qui, en bonne châtelaine, elle distribue des secours, aidant malades et indigents.
Il retrouve également à Marly son ami Trudaine dans sa propriété qui appartiendra plus tard à Victorien Sardou, et rencontre Madame Du Barry, la voisine du Pavillon de Musique de Louveciennes
Les Le Coulteux, ainsi que la plupart de leurs amis Condorcet, Laclos, Chénier sont francs-maçons, tout comme la moitié des députés du Tiers-Etats, trente pour cent de la noblesse et dix pour cent du clergé. Ces adeptes du culte de la Raison et de la Liberté jouèrent un rôle mal défini qui ne leur portèrent pas chance, car beaucoup d’entre eux seront victimes de la Terreur.
Outre son métier de banquier, Laurent Le Coulteux avait commis en 1789 un «Cahier de doléances», qui faillit être repris par le Baillage de Versailles, ce qui ne l’empêchait pas de manifester son attachement à la personne du Roi.
Un anglais, Greive, à la tête d’un petit groupe d’individus excités, dont Zamor le serviteur noir de Madame Du Barry et Salanave son domestique, provoque, malgré les protestations des habitants, l’arrestation de Madame Du Barry et de ses voisins, Le Coulteux et Pourrat. Ces derniers sont détenus à domicile à partir du 2 août 1793. Coupables d’exercer le métier de banquiers, iIs seront appelés à rendre compte de leur conduite au procès de Louis XVI. Le 5 décembre, Louis Pourrat, père de Françoise, est transféré à la prison du Luxembourg et exécuté le 8 juillet 1794 et Laurent Le Coulteux conduit à l’Evêché, puis à la Conciergerie.
Vers la mi-février, Françoise quitte définitivement Louveciennes pour s’installer à Paris dans son château situé à Auteuil, afin de se consacrer entièrement à ses êtres chers. Laurent Le Coulteux est libéré le 14 août 1794, mais malade, il disparaît neuf mois plus tard. Françoise, de santé fragile, mourra deux ans après son mari.
La jeunesse d’André Chénier
Le 20 octobre 1762, André Chénier voit le jour à Constantinople. Son père Louis, Consul général de France avait tout d’abord été commis chez MM. Lavabre et Cruscol commerçants en draperies, reprend l’entreprise en 1747. Il est élu “premier député de la Nation”, puis Consul au Maroc. Sa mère Elisabeth Lomaca, d’une grande beauté et d’une haute intelligence, adorait les arts et les lettres. Fille d’antiquaire byzantin, elle ne parle que le grec dans sa première enfance, et prétend descendre par sa mère de la famille des Lusignan qui avaient régné sur l’île de Chypre. André semble avoir tenu d’elle ses dons de poète, et tous deux échangent par la suite une correspondance en vers.
Très jeune, le poète avait été sensible au charme des dames, que ses poèmes « Fragments d’Idylles » révèlent :
J’étais un faible enfant qu’elle était grande et belle ;
Elle me souriait et m’appelait près d’elle.
Debout sur ses genoux, mon innocente main
Parcourait ses cheveux, son visage, son sein,
Et sa main quelque fois aimante et caressante,
Feignait de châtier mon enfance impudente………
En 1765, c’est le retour en France de Louis Chénier, sa femme et ses cinq enfants. André est confié à son oncle Béraud à Carcassonne où il restera jusqu’à l’âge de onze ans. En 1773, il part pour Paris. Elisabeth s’est installée dans le quartier du Marais, près de la place Royale où, secondée par des servantes amenées de Constantinople, elle donne des réceptions et tient salon avec des artistes, savants, gens de lettres que ses modestes ressources lui permettent d’attirer chez elle. Elle affiche sa qualité de Grecque et devient ainsi une attraction rare et recherchée.
Le jeune André est envoyé étudier au collège de Navarre « l’honneur de l’Université de Paris » fréquenté par les enfants des familles les plus illustres du royaume. Il se lie d’amitié pour la vie avec François de Pange qui semble avoir exercé sur lui une grande influence intellectuelle, et les fils de l’intendant des finances Trudaine.
Débuts de la vie mondaine
En 1778 il achève sa rhétorique et fait son entrée dans le monde. C’est également le début de son œuvre poétique. L’ambition de carrière militaire que son père avait pour André tourne court, avec son séjour militaire à Strasbourg en 1782. Il revient à Paris et il s’ensuit une période de vie mondaine entre 1785 et novembre 1787. Il a ses entrées, grâce à François de Pange, dans les salons authentiques. Il y est fort bien reçu bien qu’il ne soit ni riche, ni titré, ni beau non plus, même plutôt laid, avec sa grosse tête, son teint basané, son corps trapu et massif. Il a une voix chaude, douce et pénétrante, mais il sait dire des vers et les déclame si admirablement ! Ses poèmes expriment si éloquemment les ivresses de l’amour !
C’est à cette époque qu’il rencontre Michèle de Bonneuil, femme du premier valet de chambre de Monsieur. Bien que âgée de plus de trente ans et mère de trois filles, elle est toujours dans l’éclat de sa beauté et Madame Vigée Lebrun, elle aussi louveciennoise, qui la rencontre, en est tout émerveillée. André s’éprend passionnément de sa « Camille », mais n’est pas payé de retour, « Ce qui n’est point Camille est un ennui pour moi… » Il s’étourdit alors avec des soupers galants et des filles de l’Opéra et développe ses relations dans les milieux mondains de la capitale. Il rencontre des écrivains tels que Beaumarchais, Restif de la Bretonne, Mercier… A l’instar des Trudaine, il veut anoblir son nom et devient Chénier de Saint-André. Il rencontre Grimot de la Reynière, fils d’un riche fermier général et créateur des « Assemblées semi-nutritives ». C’est à cette époque qu’il fait connaissance du peintre à la mode, David, sans doute chez les Trudaine ; tous deux se retrouvent dans le culte qu’ils ont pour l’antiquité.
Les frères ennemis
La vie agitée que mène André Chénier nuit à sa santé fragile et il passe une de ses convalescences au milieu de ses chers amis où un nouvel initié est admis : Marie-Joseph, frère cadet de deux ans d’André. Tout comme André, il n’a pas suivi la carrière militaire que son père désirait pour lui, carrière qui lui aurait assuré des revenus réguliers. D’un caractère opposé à celui d’André, il est ambitieux, impulsif et tenace et se commet dans des pièces de théâtres historiques, dont la plus connue est « Charles IX », mais il aura beaucoup de mal à les faire jouer, car il ne veut pas moins que la Comédie Française pour théâtre. Il y réussira grâce au polygraphe Palissot qui jouit d’une grande considération dans le monde des théâtres et des lettres. Il est également l’auteur des paroles du « Chant du départ » écrites en 1794.
Les deux frères seront toujours opposés, tant par leur caractère, la nature de leurs écrits, que leur engagement politique ; opposition entretenue indirectement par les préférences marquées d’Elisabeth, sa mère, pour Marie-Joseph et de Louis, son père, pour André. Cette opposition persistera jusqu’à l’incarcération et la mort d’André Chénier.
Les séjours à l’étranger
André effectue de nombreux voyages en Italie, Suisse, tant pour raisons de santé que pour se ressourcer et il s’éprendra toute sa vie de femmes qui alimenteront sa fibre poétique. Mais André Chénier a également un engagement citoyen important, écrivant des articles pour des journaux, dont en 1787 un «Hymne à la Justice» resté inédit de son vivant, tout comme certains de ses discours qui ne seront jamais lus.
Il s’embarque pour Londres en décembre 1787 pour l’ambassade de France, en qualité de secrétaire personnel du Marquis de la Luzerne, l’ambassadeur de France à Londres, poste qui lui assure des revenus réguliers. Mais André déchante, sa première mission étant d’aménager les appartements privés de Monsieur de la Luzerne. Il ne se plait pas en Angleterre et souffre du dépaysement. La vie mondaine elle-même, où le dîner n’est pas d’usage, (toujours la nécessité de pouvoir vivre agréablement) est dépourvue d’attrait et les échos qu’il a de France lui donnent la nostalgie d’action dans son pays. Il demande au printemps 1790 un congé obtenu sans difficulté et rejoint Paris.
Retour en France
L’engagement politique et l’expression des convictions d’André Chénier seront constants jusqu’à son dernier jour, il est pour une monarchie constitutionnelle, conviction qui lui sera préjudiciable et l’opposera à Marie-Joseph engagé pour la Révolution. Inscrit aux « Feuillants » avec ses amis Trudaine et de Pange, il manifeste un véritablement engagement et participe au mouvement révolutionnaire de 1790, rallie la « Société de 1789 » avec ses amis François de Pange et les frères Trudaine ; il y retrouvera Condorcet, Custine, Brissot, le docteur Guillotin, Lavoisier, Sieyès, Mirabeau et le peintre Louis David. Chénier est l’auteur du journal de la « Société de 1789 » et collabore au « Journal de Paris », organe constitutionnel qui condamne les excès de la Révolution. Il y exprime son opposition aux Jacobins, estimant que tant qu’ils existeront, il ne faudra pas compter avoir un gouvernement solide et durable, en une de ses brèves formules auxquelles il excelle : « Là, toute absurdité est admirée, pourvue qu’elle soit homicide, tout mensonge est accueilli pourvu qu’il soit atroce ». André collabore également à la défense de Louis XVI par Malesherbes et deviendra suspect après l’exécution du Roi.
La fin
Les deux frères exprimant des idées opposées dans les journaux finissent par être confondus par le public, ce qui causera indirectement l’emprisonnement puis l’exécution d’André, les deux frères ayant été confondus par le Tribunal révolutionnaire. Le 7 mars 1794, il se rend à Passy chez une amie, Madame Pastoret, et y est arrêté, ainsi que toute l’assistance, au cours de la soirée, par l’agent du Comité de sûreté générale, Guennot. On l’emprisonne à la prison de Saint-Lazare, dont les religieux avaient été expulsés le 27 août 1792, ainsi que 390 autres prisonniers arrivés le même jour, portant ainsi le nombre des détenus à 624 : militaires, magistrats, hommes de lettres, avocats, professeurs, musiciens, acteurs, danseurs, peintres, musiciens, étudiants, commerçants, fonctionnaires, médecins, cultivateurs, artisans, aventuriers …
Pendant son séjour, il y écrit ses œuvres les plus remarquables et s’éprend, pour la dernière fois, d’Aimée de Coligny elle-même incarcérée, et lui dédie « l’Ode à la jeune captive » dont on n’est pas certain qu’elle en ait eu connaissance.
« A six heures de l’après-midi, le 7 thermidor de l’an II, André Chénier avait cessé de vivre. Une fosse commune, creusée au fond du sombre jardin conventuel de la rue de Picpus, recueillit son corps décapité ». (Gérard Walter : André Chénier Son milieu et son temps)
Peu d’instants avant d’être emmené pour l’échafaud, il compose un dernier poème :
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphyre,
Animent la fin d’un beau jour,
Au pied de l’échafaud j’essaye encore ma lyre.
Peut-être est-ce bientôt mon tour ;
Peut-être avant que l’heure en cercle promenée
Ait posé sur l’émail brillant,
Dans les soixante pas où sa route est bornée,
Son pied sonore et vigilant,
Le sommeil du tombeau pressera ma paupière !
Avant que de ses deux moitiés
Ce vers que je commence ait atteint la dernière,
Peut-être en ces murs effrayés
Le message de mort, noir recruteur des ombres,
Escorté d’infâmes soldats,
Remplira de mon nom ces longs corridors sombres.
Il laisse une œuvre importante de « bucoliques, élégies, poèmes, hymnes, odes et lambes » et aurait été, dit-on, le meilleur poète de tous les temps … si la révolution n’en avait décidé autrement.
Bibliographie
Gérard Walter – André Chénier son milieu et son temps -Editions Robert Lafont
Jeanne Galzy – Vie intime d’André Chénier – ENF
Géraud Venzac – La jeunesse d’André Chénier – Editions Gallimard
Paul Morillot – André Chénier – Lecène, Oudin et C°, éditeurs
Gabriel d’Aubarède – André Chénier – Hachette
Alphonse Séché, Louis Michaud – André Chénier, oeuvre poétique – Le jardin de Picpus
G Lenotre – Les Amis de l’Oratoire et du cimetière de Picpus
Henri Troyat – Le pas du juge – Editions de Fallois
Bernard Fertel – Le château de Voisins, ses seigneurs et ses hôtes 1663-1963
Note de la rédaction
* François Charlotte Pourrat a également accueilli dans son château de Voisins Madame de la Pérouse par !a disparition de son mari dans les mers australes.
Voir l’article de Jacques et Monique Laÿ dans « La Tribune de Louveciennes » sous la référence suivante :
On pourra notamment admirer un magnifique portrait de Madame Pourrat.
* Le château de Voisins, autrefois construit pour la princesse de Conti, a été acheté le 16 mai 1987 par Vincent Laurent Le Coulteux.
Vers 1820, son propriétaire d’alors, le comte Hocquart de Turtot, le fit démolir puis reconstruire selon de nouveaux plans.
Il abrite aujourd’hui le campus BNP Paribas.