Maestro est un film remarquable de Bradley Cooper qui retrace la vie de Leonard Bernstein, chef d’orchestre emblématique du New York Philharmonic, chef invité par les plus grandes phalanges européennes mais également compositeur mondialement célébré pour West Side Story, enseignant hors pair, bref un génie musical. La musique n’est cependant pas au coeur du film. Plus qu’une biographie (un « biopic » en langage actuel), c’est l’histoire d’un couple non conventionnel, celle du grand musicien et de Felicia Montealegre Cohn. Bisexuel, avec un fort penchant pour les hommes, Leonard dit « Lenny » Bernstein n’aura pas moins vécu pendant 27 ans auprès de Felicia Montealegre qui lui aura donné trois enfants, deux filles, un garçon. Dès le départ, elle était au courant de sa forte inclinaison pour les hommes « Je sais exactement qui tu es » même si au fil des années la présence des amants, parfois dans l’intimité familiale, se faisait plus gênante voire insupportable. Toujours très digne, en public, elle n’a pu s’empêcher alors d’exprimer sa colère, son désarroi.

Leonard Bernstein (Bradley Cooper) et Felicia Montealegre (Carey Mulligan). Photo de Jason McDonald/Netflix
On croit d’abord que le réalisateur nous déroulera le scénario prévisible d’un artiste homosexuel qui est obligé de contracter un mariage de façade pour satisfaire aux préjugés de l’époque. Ce n’est pas le cas pour Lenny et Felicia dont l’amour est réel en dépit des infidélités répétées du musicien. On n’est pas dans la même situation que celle filmée par Kirill Serebrennikov dans La Femme de Tchaïkovski (2022), car entre le musicien russe et son épouse, il n’y avait aucun amour partagé.
Bradley Cooper s’est expliqué sur les liens qui unissaient le couple américain : « Au gré de mes recherches, j’ai découvert ce merveilleux duo : Leonard et Felicia, leur relation (…) C’étaient deux personnalités tellement puissantes ! Et ils étaient indissociables. Les gens disaient toujours “Lenny et Felicia” en parlant d’eux, jamais “Lenny et sa femme”. C’était clair qu’ils avaient tous deux impressionné profondément quiconque les avait côtoyés. » (1)
Un film sur les passions
Le film débute avec un Leonard Bernstein âgé, dans sa maison du Connecticut, qui joue du piano un passage de son opéra A Quiet Piece pour une émission de télévision puis accorde une interview où il évoque sa femme disparue « Elle me manque terriblement ».
Commence alors un long flash-back avec de superbes séquences tournées dans un noir et blanc somptueux. Tout pourrait être cité dans cette première partie. Nous évoquerons ici certaines de ces séquences.
Celle bien sûr de ce matin de l’année 1943, alors qu’il est encore au lit avec son amant d’alors, le clarinettiste David Oppenheim, il reçoit un appel téléphonique lui demandant de remplacer le jour même, au Carnegie Hall, Bruno Walter souffrant, qui devait diriger, le New York Philharmonic. Au pied levé, sans répétitions, Bernstein, alors jeune assistant de 25 ans, réussit brillamment son examen de passage. Sa carrière est lancée. La séquence est spectaculairement rythmée.
Dans une autre, dans le plus pur style hollywoodien des années 40, un autobus s’avance dans la nuit, une jeune femme en descend, c’est Felicia qui se rend à une soirée peuplée d’artistes, d’intellectuels surexcités ; c’est là où se déroulent les premiers échanges entre Lenny et Felicia, le dialogue entre les deux est éblouissant. La rencontre se poursuit sur un plateau nu de théâtre où Felicia entraîne Lenny et qu’à travers la lecture d’un passage de la pièce Henri IV de Shakespeare elle le séduit, scène qui se terminera dans les draps.
Plus insolite et pourtant parfaitement à sa place, est la séquence de comédie musicale, inspirée de Stanley Donen (Un jour à New York) avec un Lenny aspiré, encerclé par une bordée de marins en goguettes, l’éloignant irrésistiblement de Felicia. L’homosexualité de Bernstein est là aussi clairement explicite.
Felicia est lucide, « se voir imposer une personnalité aussi forte est mortifère » mais qu’importe, l’amour comme toujours enthousiaste et touchant que porte Lenny à ses trois enfants et à son épouse compensent les moments de doute.
Cette partie en noir et blanc s’achève par la fin d’un concert (Mahler bien entendu) avec Bernstein à la baguette qui rejoint son épouse en coulisse et l’embrasse fougueusement. Le dernier plan nous montre une Felicia, remplie d’émotion, en longue robe du soir, une cigarette à la main. Et sans transition, on retrouve Felicia de dos, en couleur cette fois, avec toujours une inévitable cigarette. Nous sommes projetés une quinzaine d’années plus tard au milieu d’une brillante réception donnée par le couple dans leur grand appartement new-yorkais. Au milieu de la foule des invités apparaît un jeune homme aux longs cheveux, Tommy Cothram, que Lenny entraine hors du salon. Partie à la recherche de son mari, Felicia retrouve les deux suffisamment proches pour ne pas douter de ce qui se trame. Lenny se précipite « Je te demande pardon. » Felicia lâche froidement « Arrange tes cheveux, tu deviens négligent. »
A partir de ce moment là, pour Felicia, toujours gaie, ouverte en société, il y a cette fêlure. Bernstein en est conscient puisqu’elle lui a dit lors d’un séjour à Vienne « Je veux arrêter le bus et descendre. »
Face aux ragots qui circulent, Jamie sa fille aînée s’interroge. Felicia à Lenny sur un ton ferme : « Je t’interdis de lui dire la vérité » et c’est ce qu’il va faire en disant que toutes ces rumeurs portent la marque de la jalousie.
Cependant Tommy Cothram, invité dans la maison de campagne des Bernstein s’immisce de plus en plus dans la vie de famille. Encore plus insupportable pour Felicia, le soir de la première de Mass, créé en 1971 et représenté en hommage au Président Kennedy assassiné, Lenny prend la main de Tommy Cothran, alors que jusqu’alors c’est sa main à elle qu’il tenait à l’issue d’un concert réussi. Blessée, trahie, elle quitte la salle de concert et prépare ses valises.
S’ensuit une dispute « Ta vérité n’est qu’un mensonge » assène Felicia. Les dialogues sont acérés, dignes du meilleur Bergman. La franche explication se déroule alors qu’au même moment se déroule en contrebas une parade qui laisse voir un masque grotesque dans l’embrasure de la fenêtre.
Or, la séparation qui a suivi dura un certain temps, non sans regrets comme l’avait exprimé Felicia « Il me manque ce grand gamin. » La réconciliation se fera en Angleterre, dans la cathédrale d’Ely, à l’occasion d’un fameux concert.
Mais l’horizon va s’assombrir. Un cancer est diagnostiqué chez Felicia qui va finir par l’emporter.

(Le couple sortant de l’hôpital où les médecins ont diagnostiqué le cancer de Felicia)
Pour Lenny, la vie va reprendre son cours, mais sans le soutien vigilant de Felicia. Il vieillit mal : minets, boîte de nuit, coke.
Le film se termine par un retour à l’interview introductif.
« Si l’été ne chante plus en toi, plus rien ne chante en toi. Et si plus rien ne chante en toi, tu ne peux plus composer. Elle m’a dit ça un jour où j’étais déprimé. Elle a cité ce poème d’Edna St Vincent Millay (…) Mais l’été chante toujours en moi. Pas aussi fort qu’avant. Ni aussi souvent. Sinon j’aurais sauté dans le lac, il y a bien longtemps. »

(Leonard Bernstein âgé – L’interview TV)
La genèse du film
Co-écrit, réalisé, produit et interprété par Bradley Cooper, Maestro est le fruit d’une longue gestation qui a débuté en 2018. C’est le deuxième film réalisé par l’acteur connu pour ses rôles dans les sagas Les gardiens de la galaxie et Very Bad Trip et comme interprète principal d’American Sniper de Clint Eastwood. Plus récemment on a pu le voir dans Licorice Pizza de Paul Thomas Anderson et Nightmare Alley de Guillermo del Toro.
Initialement, c’est Martin Scorsese qui devait réaliser le film, mais il y renonça afin de se consacrer à The Irishman. Steven Spielberg envisagea de prendre le relais avec Bradley Cooper dans le rôle-titre, avant d’abandonner la partie. Scorsese et Spielberg sont devenus co-producteurs.
Dans les versions antérieures préparées par Josh Singer, le scénario était axé sur Leonard Bernstein. Cooper a infléchi le film avec la complicité de Singer (Oscar 2016 du meilleur scénario original pour Spotlight) en le centrant sur le mariage, certes insolite et son évolution dans le temps.
Il est à noter que les enfants du couple accordèrent un accès total aux archives officielles, aux cartons de souvenirs personnels ainsi que l’autorisation de tournage dans la maison familiale du Connecticut.
Des interprétations magistrales
Le film doit beaucoup aux deux interprètes principaux. Bradley Cooper est physiquement Bernstein, c’est proprement bluffant. Certains lui ont fait une mauvaise querelle par l’utilisation d’une prothèse nasale, en allant jusqu’à l’accuser d’antisémitisme. Cette polémique a rapidement cessé mais comme on est en plein mouvement « woke », certains ont estimé que l’interprète aurait dû être juif et pourquoi pas gay. On sait que ce délire sur l’identité a touché d’autres artistes, comme Tom Hanks à qui on a reproché son interprétation d’un homosexuel dans Philadelphia alors qu’il est hétéro. Sous la puissante vague « woke » le grand Tom Hanks s’est piteusement excusé…..
Sont également remarquables les techniques employées pour le vieillissement des personnages. Elles parviennent merveilleusement à transformer un jeune et séduisant Bernstein en vieillard mélancolique. Le maquillage est criant de réalisme. Ces techniques sont dues au talent de Kazu Hiro. Comme l’a dit Bradley Cooper « On a fait des tests pendant des années afin de raffiner le look de Lenny. »
Felicia Montealegre est campée par une excellente Carey Mulligan. Reconnue pour son talent dans Shame, dans Inside Llewlin Davis puis plus tard dans Promising Young Woman, elle apporte beaucoup à ce portrait de femme qui partage sa vie avec un génie musical aux aspirations si contradictoires.
Bradley Cooper l’a approché en 2018. En 2019, ils ont participé ensemble à la reprise, à Philadelphie, de Candide, « l’opérette comique » composée par Bernstein en 1956 et ceci sous la direction du chef d’orchestre Yannick Nézet-Séguin. Carey Mulligan a rappelé que chaque fois qu’elle était de passage à Los Angeles, elle allait chez Cooper et ils lisaient une nouvelle version du scénario. C’est dire l’étroitesse du travail préalable entre les deux interprètes, leur complicité éclate sur l’écran.
La présence de la musique
Le film n’est pas centré sur Leonard Bernstein, le musicien, comme nous l’avons déjà évoqué. La musique occupe néanmoins une place importante. La bande originale contient des morceaux connus et d’autres plus confidentiels du compositeur (musique du film On the Waterfront d’Elia Kazan, opéras ou ballets A Quiet Place, Fancy Free, Candide, Un jour à New-York, West Side Story également mais très brièvement). Les oeuvres du répertoire classique ne sont pas oubliées (l‘ouverture de Manfred de Schumann, du Mahler bien sûr dont il a été un ardent défenseur). On a notamment droit à la reconstitution de la performance de Leonard Bernstein, en 1973, au pupitre du London Symphony Orchestra, au cours de laquelle il donna la Symphonie n° 2 de Gustav Mahler, Résurrection. Cooper dirige en personne, d’une manière hallucinée, dans la cathédrale anglaise d’Ely, près de Cambridge, l’orchestre dans les conditions du direct, un plan-séquence de 6 minutes…. Le conseiller musical était en l’occurence le grand chef d’orchestre canadien Yannick Nézet-Séguin.
Doté de multiples talents, Leonard Bernstein regrette de ne pas avoir été un grand compositeur car sa personnalité le pousse vers l’extérieur (« j’aime les gens ») alors que la composition est de l’ordre de l’intime. Dans le film, une place est faite à la composition de Mass, messe « inclassable », véritable patchwork musical passant de la comédie musicale au gospel, du jazz à la chorale luthérienne, sur des textes en latin, hébreu, anglais. Bernstein l’aimait beaucoup, la critique musicale était beaucoup plus hésitante.
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Indiscutablement, avec Maestro, Bradley Cooper s’est révélé comme un grand cinéaste. Le film est d’une grande richesse, par sa construction irradiant toute la complexité des personnages, par ses dialogues étincelants, par sa mise en scène inventive. Sa direction d’acteurs est excellente. Il a su réunir une équipe de grands talents autour de lui : Josh Singer co-auteur du scénario, Matthew Libatique superbe chef opérateur, et bien d’autres. Il nous a offert un des « biopics » les plus réussis, de mémoire de cinéphile.
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- Propos recueillis et rapportés par le grand quotidien québécois « Le Devoir » «Maestro»: la petite musique de Bradley et Carey (6 décembre 2023)
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Le film est visible sur la plateforme Netflix depuis le 20 décembre 2023. Il a été nommé aux Oscars 2024 (Meilleur film, meilleure actrice, meilleur acteur, meilleur scénario original, meilleure photographie, meilleur son, meilleurs maquillages et coiffures).
La bande-annonce du film est visible en cliquant sur le lien suivant >>>>>>> https://www.youtube.com/watch?v=sxhyx8WAzP8&t=17s
La fiche technique
- Titre original : Maestro
- Réalisation : Bradley Cooper
- Scénario : Bradley Cooper et Josh Singer
- Musique : compositions de Bernstein, morceaux classiques notamment de Gustav Mahler
- Décors : Kevin Thompson
- Costumes : Mark Bridges
- Photographie : Matthew Libatique
- Montage : Michelle Tesoro
- Production : Fred Berner, Bradley Cooper, Amy Durning, Kristie Macosko Krieger, Todd Phillips, Martin Scorsese, Steven Spielberg.
- Sociétés de production : Sikelia Productions, Amblin Entertainment, Fred Berner Films et Joint Effort
- Distributeur : Netflix
- Durée : 129 minutes
- Dates de sortie :
- présenté à la Mostra de Venise le 2 septembre 2023
- sur Neflix le 20 décembre 2023
Casting
Leonard Bernstein > Bradley Cooper
Felicia Montealegre > Carey Mulligan
David Oppenheim > Matt Bomer
Jamie Bernstein > Maya Hawk
Shirley Bernstein > Sarah Silverman
Jerome Robbins > Michael Urie
Tommy Cothran > Gideon Glick
John Jonas Gruen > Josh Hamilton
Alexander Bernstein > Sam Nivola
Cynthia O’Neal > Miriam Shor
Nina Bernstein > Alexa Swinton