Frédérique Mouchenote-Ghysel, notre critique théâtrale, est également une comédienne que les Louveciennois ont apprécié tout particulièrement dans la pièce d’Eric-Emmanuel Schmitt, « La tectonique des sentiments » donnée avec succès par la troupe des « Cœurs volants ». Elle est continuellement à l’affût de découvertes. Elle a ainsi vu récemment « Nos femmes » d’Eric Assous, «Nina » d’André Roussin et deux pièces de Florian Zeller. De grands acteurs, Daniel Auteuil, Richard Berry, François Berléand, Robert Hirsch, Fabrice Luchini. Et pourtant le bilan de la critique est partagé. Deux déceptions, deux réussites. Voici ses appréciations.
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Nous avons envie de sortir, d’aller au théâtre, tout particulièrement en cette période de fêtes.
C’est un peu provocateur mais je vais vous conseiller de ne pas vous déranger pour deux spectacles :
Nos femmes
Auteur : Eric Assous – Mise en scène Richard Berry
Avec Daniel Auteuil, Richard Berry et Didier Flamand
Théâtre de Paris, 15, rue Blanche (IXe). Tél.: 01 48 74 25 37. Horaires : du mardi au samedi à 20 h 30, samedi à 17h15, dimanche à 15 h 30. Places : de 25 à 70 €. Durée: 1 h 40.

De gauche à droite : Richard Berry, Daniel Auteuil
Le premier acte, exposition oblige, est convenu. Les hésitations nombrilistes où deux amis se déchirent à propos d’un troisième m’ont paru un peu longuettes : l’auteur se prend pour le philosophe qu’il n’est pas.
Puis retour au boulevard mais il faut attendre le début du deuxième acte pour que la pièce d’Assous trouve sa vitesse de croisière.
Il dégaine alors tout le savoir-faire qu’on lui connaît.
Si vous adorez Auteuil et Berry, courez-y, sinon restez au chaud sous la couette !
Je serai circonspecte également pour Nina.
Nina
Auteur : André Roussin
Artistes : Mathilde Seigner, François Berléand, François Vincentelli
Metteur en scène : Bernard Murat
Théâtre Edouard VII, 10, place Edouard VII, Paris 9ème. La pièce est donnée jusqu’au 12 janvier 2014. Du mardi au samedi à 21h00. Le samedi à 17h00 (sauf les samedis de décembre et le 4 janvier à 16h30). Le dimanche à 15h30. Prix des places de 20 € à 54 €. Réservation par téléphone au 01 47 42 59 92. Durée : 1h30. Nina

De gauche à droite : Mathilde Seigner, François Berléand
Comédie qui parut sans doute drôle et émouvante dans les années 1970 : Mathilde Seigner campe un personnage de femme fantasque, frondeuse et passionnée. Elle entraîne son mari, François Berléand et son amant, François Vincentelli, dans un tourbillon prometteur.
Une pièce longue, trop datée, qui ne démarre jamais vraiment. Le boulevard d’André Roussin est démodé ; le jeu habile de Mathilde Seigner et la verve époustouflante de François Berléand ne pallient pas le manque de modernité : que diable sont-ils allés faire dans cette galère ?
Un auteur heureux
Florian Zeller est un auteur heureux : deux de ses pièces interprétées par deux monstres sacrés, font un triomphe en ce moment à Paris : « Le Père » et « Une heure de tranquilité »
Ces deux pièces sont totalement différentes, un drame psychologique d’une part, un pastiche de Molière et du Misanthrope d’autre part : je tire mon chapeau à Ladislas Chollet qui a mis en scène avec brio les deux spectacles.
Le père
Auteur : Florian Zeller
Mise en scène : Ladislas Chollat
Avec Robert Hirsch, Isabelle Gélinas, Patrick Catalifo, Eric Boucher, Sophie Bouilloux, Elise Diamant
Théâtre Hébertot 78 bis boulevard des Batignolles, 75017 Paris
Prolongation jusqu’au 2 février 2014. Séances du mercredi au samedi à 21h00, matinée le dimanche à 17h30. Prix selon les catégories de 17 à 49 €

(Robert Hirsch, Isabelle Gélinas)
Le pitch : « André n’est plus tout jeune ; c’est ce qui pousse Anne, sa fille, à lui proposer de s’installer dans le grand appartement qu’elle occupe avec son mari. Mais les choses ne vont pas se passer tout à fait comme prévu … »
La pièce est aujourd’hui en tournée, je vous la recommande. J’en suis sortie chavirée et je tente de vous restituer mes impressions parfois trop teintées de mon émotion de spectatrice, entre l’admiration sans borne que je voue au comédien et la nostalgie … du père.
Robert Hirsch est criant de vérité, de réalisme ; il crée une émotion extraordinaire dans la salle, attentive à chaque réplique de cet homme qui sait si bien toucher les spectateurs par son jeu sobre, frôlant parfois une étrange et douce folie.
La mise en scène remarquable mêle habilement la musique et les jeux de lumière qui finissent par semer le trouble dans la raison du spectateur : qui perd le sens des choses ? André qui confond le passé avec le présent, ses proches dont sa fille – Isabelle Gélinas, inattendue dans ce rôle trouble : veut-elle vraiment le bien de son père ou souhaite-t-elle s’en débarasser ? – qui voudraient le placer dans une institution spécialisée ou bien le spectateur lui-même qui parfois perd pied dans ce dédale du décor qui se modifie insensiblement sans en avoir l’air, pendant tout le déroulé de ce drame psychologique ? …
Une heure de tranquilité
Auteur : Florian Zeller
Mise en scène : Ladislas Chollat
Avec Fabrice Luchini, Christiane Millet, Hélène Medigue, Grégoire Bonnet, Joël Demarty, Xavier Aubert, Ivan Cori
Théâtre Antoine 14 boulevard de Strasbourg 75010
60 représentations exceptionnelles ont été données à partir du 18 octobre 2013.

(Fabrice Luchini, Christiane Millet)
Le pitch : « Michel est un passionné de jazz. Ce matin-là, il vient juste de dénicher un album rare qu’il projette d’écouter tranquillement dans son salon. Il ne demande pas grand-chose : juste une petite heure de tranquillité. »
Fabrice Luchini entre en scène et nous installe instantanément dans son salon avec lui et ce désir plus fort que tout : écouter un vieux vinyle dégoté le matin même aux Puces.
Les portes claquent, on pourrait s’attendre à un bon vieux vaudeville.
C’est tout le contraire grâce à la magie de l’auteur et ses interprètes, tout paraît simple et évident : l’épouse un peu fofolle et dépressive, le meilleur ami confident et ancien amant de sa femme, le fils rockeur et bien évidemment rebelle ; le plombier polonais-portugais survient dans le conflit familial ainsi que le voisin du dessous qui vient se plaindre de la fuite d’eau …
Toute cette histoire rocambolesque se déroule dans une fluidité extraordinaire, les acteurs s’amusent, Fabrice Luchini en dépit de son allure bourgeoise de nanti, virevolte dans ce méli-mélo d’impressions contradictoires, oscille entre le sentimentalisme, l’hypocrisie naturelle, de bon ton dans ce milieu et les répliques cruelles qu’on aimerait pouvoir dire dans la « vraie » vie.
Luchini se régale dans ce rôle à sa mesure, il s’interrompt parfois – ses partenaires réagissent comme ils peuvent – pour apostropher des spectateurs peu réactifs à son jeu et le public complice rit de plus belle.
C’est un spectacle distrayant et très réjouissant. Les partenaires de Luchini, notamment son épouse interprétée par Christiane Millet, sont talentueux ; leur rôle de faire-valoir ne permet pas de les apprécier à leur juste mesure.
Après cette pièce, Luchini enchaînera avec « Voyage au bout de la nuit » de Céline, toujours au Théâtre Antoine (à partir du 7 janvier 2014).
FMG
(L’article publié à l’origine le 15 décembre 2013 a été complété le 2 janvier 2014).