Louveciennes en 1946 : aux lendemains de la Libération

Etude du dénombrement de 1946

Nous poursuivons la publication de la série des études réalisées par le Cercle Généalogique et Historique de Louveciennes (CGHL) sur les divers recensements de notre commune ; ce sont succédés des articles relatifs aux dénombrements de 1793, 1817, 1851, 1872, 1901, 1911, 1931 ; Jean-Marie Saunier clôt cette série en nous présentant ici les résultats du recensement de 1946.

Le 26 août 1944 est constitué un comité provisoire de gestion communale issu de la Résistance. Jean-Paul Palewski en sera le Président. Ce comité se transformera en conseil municipal provisoire le 7 octobre 1944. Les élections municipales se déroulent le 29 avril et le 13 mai 1945. Ce sont les premières élections depuis la Libération et les premières où les femmes peuvent voter. A Louveciennes les élections se déroulent dans une situation politico-sociale tendue. Jean-Paul Palewski est élu maire et le restera jusqu’en 1947 (*).

Les tickets de rationnement sont toujours en vigueur et la vie des Louveciennois reste très difficile. Les doléances adressées par les administrés au conseil municipal sont nombreuses :

  • Qualité du pain : la fabrication et la cuisson laissent beaucoup à désirer ;
  • Pureté de l’eau : de petits animaux et des impuretés se trouvent dans l’eau livrée à la consommation. L’eau a une odeur et un goût très désagréables ;
  • Bois de chauffage : problème d’approvisionnement et mauvais chauffage des écoles ;
  • Voirie : l’évacuation des eaux est déficiente, les chaussées sont à goudronner et la remise en état de l’éclairage public sont prévus au budget municipal ;
  • Approvisionnement en denrées alimentaires : le prix des fruits et des légumes est très élevé, la distribution du lait déficiente et le boucher ne respecte pas la réglementation des tickets alimentaires.

Malgré cela, cette année-là, les enfants de Louveciennes partent en colonie de vacances en Forêt Noire.

 

Au monument aux morts sont inscrits sept Louveciennois : Bérenger, Blandon, Couturier, Lang, Chauvet, Touttain et Van der Meulen. En 1946, les trois derniers ont encore de la famille présente à Louveciennes.

Au Trou d’Enfer (commune de Bailly), le 22 septembre 1946 a été inaugurée une stèle à la mémoire de Georges Blandon. FFI, il fut fusillé par les SS en ce lieu le 21 août 1944 après avoir désamorcé les engins explosifs destinés à faire sauter le fort du Trou d’Enfer.

Le dénombrement

Du 10 mars au 1er juillet 1946 a eu lieu un recensement général de la population française. La France est l’un des premiers pays à avoir entrepris dans l’immédiat après-guerre un « état des lieux » que six ans de trouble rendaient plus nécessaire encore. Le précédent recensement, qui n’avait pas eu lieu en 1941 pour cause de guerre, datait de 1936. 

Il comprend tous les habitants de la commune même s’ils n’étaient pas présents lors du recensement. Par contre, il ne prend pas en compte les militaires, les marins, les détenus, les élèves internes.

A cette fin, le conseil municipal vote l’ouverture d’un crédit de 6000 francs pour la distribution des imprimés à domicile et le classement.

Si les informations pour 88% des habitants sont parfaitement reportées sur la liste nominative, pour 12% de la population, les informations sont reportées en vrac sans localisation et avec de nombreuses informations manquantes. De plus, le lieu de naissance n’apparaît plus sur la liste nominative. Cette situation n’a pas, pour certains points, facilité la réalisation de cette étude.

Le nombre d’habitants

En 1946 la population de Louveciennes est de 2047 habitants. Cette population est en constante augmentation. Durant les 100 dernières années, la population a été multipliée par trois. Elle triplera à nouveau dans les 50 ans qui suivent.

En 1946 on dénombre une proportion plus élevée de femmes (57%) et une plus faible proportion d’hommes (43%) que dans les recensements précédents. Comme référence le ratio était 52/48% en 1921 et 53/47% en 2007.

Si le quartier autour de l’église reste très peuplé, on constate un accroissement des habitants dans des rues à caractère pavillonnaire comme autour de la gare.

L’âge de la population

La pyramide des âges montre que l’écart (les femmes sont très majoritaires) touche plus particulièrement les tranches d’âge 0 à 9 et 20 à 29 mais aussi 10 à 19 et 30 à 39. A contrario, les hommes sont majoritaires dans la tranche d’âge 40 à 49.

27% de la population a moins de 18 ans. L’âge médian est de 34 ans pour les femmes et 33 ans pour les hommes. L’âge moyen est de 35,4 ans pour les femmes et 33,7 pour les hommes. La doyenne des Louveciennois âgée de 94 ans s’appelle Elisa Lagos. Comme beaucoup de personnes âgées de cette époque, elle vit chez l’un de ses enfants.

La moyenne d’individus par ménage (famille, domestiques et autres) est de 3,25.

79% des chefs de famille sont des hommes et 21% des femmes.

Les noms de familles

Environ 800 noms de famille sont répertoriés à Louveciennes en 1946 contre seulement 448 en 1911.

En nombre de familles, on retrouve les Ruet et Gaudet avec quatre  familles puis les Martin, Fortin, Renard et Auvray avec trois familles. Cela montre un fort afflux d’une population venant de l’extérieur.

Comme partout en France le nom le plus porté à Louveciennes est Martin (14 porteurs) puis viennent ensuite avec 12 porteurs les Ruet, les Vacossin, et les Momenceau.

Les enfants nés pendant la guerre se prénomment pour les filles Françoise, Jacqueline, Michèle ou Nicole et, pour les garçons Philippe, Daniel, Pierre, Gérard, Jacques ou Bernard.

Les femmes se prénomment avant tout Jeanne et Marie puis Geneviève, Marguerite, Louise, Madeleine, Jacqueline et Paulette.

Les hommes se prénomment majoritairement Jean, Pierre, Louis, André, Jacques, Marcel ou Robert.

Les lieux de naissance

A 97% les Louveciennois sont de nationalité française. Les 60 étrangers recensés sur la commune viennent à 50% des pays de l’Est et notamment de Pologne mais aussi de Suisse et d’Angleterre. Ils travaillent très majoritairement comme ouvriers agricoles ou domestiques.

Les professions

Sur les 2107 habitants, 1079 (51%) exercent une profession. On recense 300 professions différentes alors qu’en 1911 on en avait 134. Cela peut avoir plusieurs origines :

  • L’augmentation du nombre d’habitants et la mutation socio-culturelle de la population ;
  • La réduction des emplois liés à l’agriculture et la forte montée en puissance des emplois du secteur tertiaire ;
  • Les évolutions techniques qui créent de nombreux nouveaux métiers.

79% des hommes entre 16 et 66 ans exercent une profession contre 37% pour les femmes.

Les professions les plus importantes par ordre de décroissance chez les hommes sont :

  • Le personnel Sncf (7% des personnes exerçant un métier) ;
  • Les jardiniers (5%) ;
  • Les ouvriers agricoles (3%) ;
  • Les ingénieurs (3%).

Toutes les autres professions ont un score inférieur à 1%

Pour les femmes :

  • Les couturières (4%) ;
  • Les sténodactylos (3%) ;
  • Les femmes de ménage (2%) ;
  • Les bonnes à tout faire (2%).

Comme pour les hommes, toutes les autres professions ont un score inférieur à 1%.

Il est aussi à signaler la présence à Louveciennes de 23 religieuses du Couvent des Oiseaux, pieuse institution tenue par les Dames Chanoinesses de Saint-Augustin qui, venant de Paris, ont trouvé refuge à Louveciennes au Château de Madame du Barry.

L’aspect rural et agricole de Louveciennes est en train de disparaitre. Ce secteur ne représente plus que 16% des emplois.

Elle devient de plus en plus une ville de dirigeants et de cadres d’entreprise qui emploie encore un grand nombre de domestiques.

Louveciennes devient surtout un lieu de résidence d’ouvriers et d’employés aussi bien du secteur privé que du secteur public. 

Le secteur commercial (professions de bouche et artisanat) reste, à cette époque, florissant.

Si des métiers sont en cours de disparition comme les blanchisseuses, des métiers montent en puissance en cette période de reconstruction de la France :

  • Secrétaire, dactylo, sténodactylo ;
  • Professions liées au cinéma : directeur de film, cinéaste ;
  • Employés de bureau ;
  • Ingénieurs et techniciensÀ partir de quel âge les jeunes travaillent-ils ?

 

Le recensement fait apparaître que sur les 64 jeunes de 14 à 16 ans, 7 ont une profession. Si on s’intéresse aux plus jeunes (16 ans), les filles sont domestiques et les garçons apprentis.

Le recensement montre que l’on rentre dans la vie professionnelle plus tard que dans le passé. En 1921, 47% des jeunes de 14 ans avaient une activité, aucun en 1946.

Jusqu’à quel âge travaille-t-on ?

On s’aperçoit que sur 326 personnes ayant 60 ans et plus, 106 (33%) exercent une profession. À 70 ans et plus, 37 personnes sur 163 (33 %) exercent encore une profession. Par contre à partir de 80 ans, il y a encore 5 personnes sur 36 (13%) qui ont une profession. A 83 ans, Eugène Clouet est gardien–concierge et Paul Lutan, ouvrier agricole.

On peut toutefois se poser la question de savoir si les gens de plus de 60 ans exerçaient tous bien effectivement la profession qu’ils déclaraient.

Personnages connus

Au fil des pages de la liste nominative nous pouvons rencontrer des personnages ayant acquis une certaine notoriété. Outre Jeanne Baudot, alors âgée de 74 ans, nous avons relevé les suivants :

Jean Griot – En 1946, il est âgé de 25 ans et réside officiellement chez Jeanne Baudot avec sa mère Jeanne Lang. Pendant la Seconde Guerre Mondiale,  il avait été résistant et était entré au cabinet du Général de Gaulle. Il entre ensuite au Figaro et en devient le rédacteur en chef. En 1975, il s’installe à la Châtaigneraie dans l’ancienne demeure du maréchal Joffre. C’est en ce lieu qu’il décède en décembre 2011.

Matthijs Van der Meulen – Compositeur de musique (58 ans en 1946), résident rue de l’Etang. Ce musicien est né le 8 février 1888 à Helmond aux Pays-Bas. Au cours des années 1912-1914, il compose son Opus 1, la Première Symphonie. Le combat qu’il mène avec sa plume contre l’orientation partisane de la vie musicale hollandaise en faveur de l’Allemagne lui vaut de nombreux déboires. En 1921 il s’installe avec sa famille en France dans l’espoir d’y trouver un climat plus favorable à sa musique. C’est là, à Louveciennes, qu’il compose sa Troisième Symphonie, son Trio à cordes et sa Sonate pour violon et piano.

Comme le monde musical français reste insensible à sa musique, Van der Meulendut se tournera une fois de plus vers le journalisme. En 1926, il devient correspondant d’un journal des Indes Orientales Hollandaises.

A l’automne 1944, il doit faire face à deux malheurs : à peu de temps d’écart, il perd son épouse Anny et son fils le plus cher Josquin, membre de la Résistance mort le 9 novembre 1944 en Haute-Saône au combat. Son nom figure sur le monument aux morts de Louveciennes. Son journal, Het enige hart (Le cor unique) retrace de façon émouvante son processus de deuil.

Arlette de Pitray – Femme de lettres, elle est la fille de Paul de Simard de Pitray (1862-1942), petit-fils de la comtesse de Ségur, et de Louise Tixier.

Elle écrit une biographie de son arrière-grand-mère, Sophie Rostoptchine, comtesse de Ségur, publiée en 1939, puis un recueil de légendes en 1943 et un recueil de nouvelles en 1945.

Arlette de Pitray signe le scénario et les dialogues du film Le Trou normand qui sort en 1952, réalisé par Jean Boyer. La même année, elle publie une Histoire sainte, en collaboration avec son père. Elle écrit ensuite le livre humoristique Tais-toi, Adam en 1959, puis divers romans à partir de 1974. Elle crée en mars 1980 l’Association des Amis de la Comtesse de Ségur. Elle est la fondatrice du Musée de la Comtesse de Ségur à Aube dans l’Orne.

Georges Jacob – Organiste, improvisateur et compositeur français,  résident rue de Beauregard. Il est né le 19 août 1877 à Paris.

Il fait ses premières études musicales à l’École Niedermeyer de Paris. Entré au Conservatoire en 1896, il y remporte un 1er prix d’orgue en 1900, dans la classe d’Alexandre Guilmant. De 1892 à 1912, Georges Jacob donne des récitals d’orgue très suivis à la Schola Cantorum. Son but est de faire entendre les meilleures œuvres anciennes et modernes de la littérature organistique. Comme compositeur, il a déjà écrit et publié de nombreuses œuvres. En outre, il a commencé la publication, avec un commentaire explicatif, des grandes œuvres pour orgue de J.-S. Bach.

De 1902 à 1914, il est professeur de piano à la Schola Cantorum. Organiste et maître de chapelle de Notre-Dame-de-la-Gare de 1897 à 1903, organiste du grand orgue de Saint-Louis-d’Antin de 1903 à 1906, il occupe ensuite le poste d’organiste et maître de chapelle de Saint-Ferdinand-des-Ternes, de 1907 à sa mort en 1950. En 1922, il succède à Joseph Bonnet comme organiste de la Société des Concerts du Conservatoire.

Marcel Chazalviel – Chef d’entreprise, spécialisée dans le négoce de bois d’industrie et de parquets.

Gaston Palewski est né le 20 mars 1901 à Paris. Il est issu d’une famille d’origine polonaise. Diplomate et homme politique, il sera président du Conseil constitutionnel de 1965 à 1974. Il décède le 3 septembre 1984 au château du Marais au Val-Saint-Germain dans l’Essonne. Son frère Jean-Paul Palewski fut maire de Louveciennes de 1944 à 1947 (*) 

 Etude réalisée par Jean-Marie Saunier

_________

(*) La Tribune de Louveciennes a consacré trois articles à Jean-Paul Palewski, notamment celui du 10 août 2011 qui traite de la période de la Libération et de ses lendemains difficiles.https://louveciennestribune.fr/louveciennes-dans-lhistoire-contemporaine-9-jean-paul-palewski/

Pour en savoir plus :

# Cercle Généalogique et Historique de Louveciennes (CGHL)

Président : Georges de La Taille

Siège : Mairie de Louveciennes

30, rue du Général Leclerc

78430 Louveciennes

site internet : www.cghllouveciennes.fr

contact : info@cghllouveciennes.fr 

Cette publication a un commentaire

  1. Boleslas Palewski

    Merci à vous Messieurs Jean-Marie Saunier, Georges de la Taille et François Kremper pour cette série de dossiers historiques passionnants et fouillés.

Laisser un commentaire