Le nom de Joffre est à la fois familier aux Louveciennois et lointain.
Familier car il est enterré dans ce qui fut sa propriété à Louveciennes, à la « Châtaigneraie » plus précisément (1) ; une voie importante porte son nom, comme d’ailleurs dans d’innombrables communes françaises.
Lointain, car à l’exception de la bataille de la Marne, son rôle et ses faits d’armes sont peu connus.
Les commémorations du centenaire de la Première Guerre mondiale (1914-1918) devraient mettre en lumière ce personnage emblématique. L’époque actuelle n’est certes plus à l’évocation de grands personnages, on préfère mettre en lumière les sacrifices des humbles poilus (merci à Tardi, le grand dessinateur), aux fusillés pour l’exemple,… (2). Ce changement total de perspective méconnaît à l’évidence le rôle des responsables dans cette période dramatique de notre Histoire car « la guerre est aussi une affaire de généraux ».

Un récent ouvrage, sobrement intitulé « Joffre » de Rémy Porte, officier supérieur d’active et historien militaire, nous offre un portrait nuancé (3). Il ne se veut ni une hagiographie, ni une critique systématique, il lui est cependant globalement favorable, « équilibré et documenté » selon son auteur. Il juge après une analyse minutieuse son bilan de positif. C’est que Joseph Joffre reste un de nos chefs militaires les plus contestés. Chef des Armées françaises entre juillet 1911 et décembre 1916, ses détracteurs certains le rendent responsable des hécatombes des premiers mois de la guerre et des offensives infructueuses du printemps 1915 sur la Somme. A son crédit, il est le héros de la bataille de la Marne qui a sauvé Paris et qui a été un des grands tournants de la guerre.
Rémy Porte juge que « Joffre s’est trompé, a parfois commis des erreurs, mais le bilan de son temps de commandement à la tête des armées françaises se révèle à l’analyse plutôt positive. Il était sans doute le meilleur choix possible comme chef d’état-major général en 1911 et il a su assumer ses responsabilités en temps de guerre jusqu’accepter sans sourciller des conditions peu honorables à son limogeage en décembre 1916. » Joffre s’est révélé comme un excellent connaisseur de la machinerie militaire, doté d’un très grand sang froid – loué par ses contemporains – malgré des revers militaires et en dépit des obstacles dressés par le monde politique.
Sa formation
Joseph Joffre est né en 1852 à Rivesaltes, fils d’un viticulteur aisé ; il effectue ses études secondaires au lycée de Perpignan puis à Paris au lycée Charlemagne (classes préparatoires).
En 1869, il réussit le concours de l’Ecole Impériale Polytechnique, 14ème sur 133 élèves admis, le plus jeune de la promotion. En fin d’année, il reçoit d’excellentes notes dans les matières scientifiques, moyennes pour les épreuves plus littéraires, mauvaise en allemand.
La seconde année à l’X est bouleversée par l’irruption de la guerre franco-prussienne. Sa participation à la guerre se limitera à prendre la responsabilité d’une batterie d’artillerie installée à l’Ecole militaire.
Dès la signature de l’armistice intervenue à la fin de janvier 1871, les polytechniciens sont renvoyés dans leurs foyers. En mai, après la « Semaine sanglante » de la Commune de Paris, les élèves peuvent rejoindre leur école et achever leur scolarité mais dans des conditions difficiles. Comme il est cependant impossible d’organiser des examens, c’est le classement à la fin de la première année qui sera maintenu. Joffre sort de l’X classé 33ème sur 136. Il se décide pour l’arme du génie. « Je ne connaissais personne dans l’armée et seul le hasard a dicté mon choix. » (4).
Au lendemain de la guerre, il adhère à la loge maçonnique « Alsace-Lorraine » qui a pour objectif de « perpétuer les traditions patriotiques dans les provinces perdues ». Comme le souligne Rémy Porte, suivant une pratique ancienne, les officiers sont relativement nombreux à adhérer à la franc-maçonnerie et « le phénomène n’a rien d’exceptionnel pour cette génération qui vient de connaître une grande catastrophe militaire ». Joffre finira, après quelques années, « à rompre en douceur » avec la franc-maçonnerie.
Veuf à 22 ans
Sur un plan personnel, il se mariera non sans difficultés. Ainsi que le relate Rémy Porte, pendant sa scolarité à l’Ecole Polytechnique, Joffre rencontre la sœur d’un camarade de promotion, dont il est tombé amoureux. Le 30 décembre 1872, conformément aux règles du temps, Joffre, alors en stage à l’Ecole d’application de Fontainebleau, adresse par la voie hiérarchique au Ministre de la Guerre sa demande d’autorisation de mariage avec « Marie-Amélie, veuve Lafarge, née Pourcheiroux, domiciliée à Paris rue de Rome, numéro 72 ». Le même jour, le général commandant de l’Ecole émet un avis négatif à partir de trois arguments : la dot (100 000 francs) de la future épouse est jugée insuffisante ; le fait que celle-ci a déjà 2 enfants d’un premier mariage ; enfin elle est âgée de 5 ans de plus que Joffre. Pour son commandant, le mariage envisagé ne réunit pas « toutes les conditions désirables dans l’intérêt de l’avenir de Joffre et la parfaite sécurité de sa position comme officier ». Le refus ne sera pas définitif et après des péripéties, la dot étant rehaussée de 100 000 à 130 000 francs et « les espérances pouvant être estimées à 300 000 francs », l’autorisation de se marier est finalement accordée. Le bonheur du couple sera bref. Marie-Amélie décède en couches à Montpellier le 3 avril 1874. Joffre est veuf à 22 ans.
L’ingénieur militaire
Sur un plan professionnel, Joffre, promu au grade de capitaine en 1876, est affecté pendant quelques années à des travaux de fortification à Paris et ses environs et dans le Jura. Au début de sa carrière, il apparaît comme un officier sans éclat, taiseux, taciturne, jugé très médiocrement par ses supérieurs, ses notes se redressent cependant progressivement au bout de quelques mois. On lui fait certes encore le reproche de ne pas aimer l’équitation :« N’aime pas monter à cheval, … n’arrive pas à monter à cheval ». Cette discipline est à l’époque essentielle pour la carrière d’un officier.
Ses affectations aux colonies entamées en 1884 révéleront ses grandes qualités d’organisateur. Nous en parlerons dans le second article de notre série consacrée à Joffre.
FK
(1) Jacques et Monique Laÿ, Le maréchal Joffre à Louveciennes
(2) Dans un ouvrage récent sous la direction de Jean-Noël Jeanneney, La Grande Guerre si loin, si proche. Réflexions sur un centenaire, Seuil, Paris, 2013, et comme le souligne Rémy Porte, Joffre n’est cité qu’à la page 63. Il ne fallait évidemment pas trop attendre de Jeannenay qui s’est illustré plus comme un carriériste que comme un historien.
(3) Rémy Porte, Joffre, Perrin, février 2014, 430 pages, 23 euros
(4) Cité par Pierre Varillon dans son ouvrage sur Joffre, Arthème Fayard, 1956
Pour en savoir plus sur Rémy Porte
Rémy Porte est un officier d’active de l’armée de terre française qui poursuit depuis 2001 une double spécialisation en histoire militaire et dans les relations internationales. Il a publié une dizaine d’ouvrages consacrés à la Grande Guerre, et en particulier une Chronologie commentée de la Première Guerre mondiale (Perrin 2011) couronnée par l’Académie des sciences morales et politiques.
Depuis décembre 2011 il tient le blog > http://guerres-et-conflits.over-blog.com/