Son expérience coloniale
Rémy Porte dans son ouvrage sur Joffre (1) – qui sert de principal support à nos articles – attache beaucoup d’importance à l’expérience coloniale qui va mettre en évidence le talent d’organisateur du futur chef de l’Armée française. Ses affectations au Tonkin, au Soudan à Madagascar le conduisent à participer activement aux missions opérationnelles mais aussi à la pacification et à l’aménagement des territoires conquis. « Il a l’habitude de traiter des dossiers complexes dans les environnements isolés et souvent avec peu de moyens avec des subordonnés d’origines très diverses et en liaison avec de multiples autres autorités civiles et militaires. » Joffre est essentiellement un pragmatique qui adapte son action aux conditions du terrain. Il va alterner des expériences de trois ans outre-mer suivies de trois ans en France métropolitaine.
Joffre en Extrême-Orient. De Formose au Tonkin
Sa première affectation outre-mer le conduit en 1884 en Extrême-Orient auprès de l’amiral Courbet. Celui-ci après avoir imposé un protectorat à l’empereur d’Annam « reçoit l’ordre de poursuivre les opérations contre la Chine qui, dans le Haut-Tonkin, apporte son appui aux bandes armées qui s’opposent à la pénétration française ». Il s’empare de l’île de Formose en 1885 ; Joffre reçoit la mission d’organiser une base navale à Keelung. « En quelques semaines, les premiers ouvrages sortent de terre et trois mois plus tard un réseau complet de fortins reliés par les voies de communication permet d’assurer la sécurité des troupes françaises. » Mais, durant le printemps, la situation se dégrade et les Français doivent évacuer Formose et signer une paix avec la Chine.

Août 1884 – Navires français attaquant Fuchou en Chine (via Mikel Maetzu)
En juillet 1885, Joffre rejoint le Tonkin pour y occuper le poste de chef de génie. En garnison à Hanoï, Rémy Porte relève que Joffre, le timide, désormais « aime à monter à cheval » ce qui facilite son intégration dans le club des officiers interarmes ; Joffre est rapidement connu d’autant plus qu’il produit en peu de temps des casernements confortables dans la ville.
Mais le rôle d’un directeur du génie ne se limite pas simplement à surveiller des travaux d’infrastructure. Il lui revient aussi de conduire sur les principales voies fluviales et axes de communication des reconnaissances approfondies afin de déterminer les meilleurs emplacements possibles pour les postes qui doivent mailler le territoire. Rémy Porte insiste aussi sur la participation directe de Joffre à l’action militaire. Il veut montrer que Joffre n’est pas seulement l’homme des fortifications et des casernements.
A cet égard la bataille de Ba Dihn lui paraît significative. Dans cette position retranchée se sont rassemblés des milliers de rebelles bien armés ; au début du mois de janvier 1887, une colonne, sous le commandement du colonel et futur général Brissaud, est chargée de la conquérir. La troupe se met en marche le 17 janvier et encercle la place. Joffre organise aussitôt les travaux de sape et contribue activement à la chute de la citadelle le 21 janvier.
Aussitôt après la prise de Ba Dihn, le colonel Brissaud se lance à la poursuite des bandes armées qui ont pu s’échapper de la ville ; il confie à Joffre le commandement du 2ème échelon de la colonne. Dans « un environnement géographique marqué par d’importantes dénivelées entre des massifs montagneux très pentus et des rivières puissantes au fond de gorges encaissées », la deuxième colonne, embarquée sur une cinquantaine de pirogues lourdement chargées en personnel et en matériel, progresse au plus près de la colonne de tête et lui assure un soutien efficace.
La même année Joffre fait construire, à la demande du résident général, le bâtiment de la première grande exposition d’Hanoi qui « doit présenter un visage apaisé, puissant et moderne de la France. »
L’appréciation de ses chefs de corps est particulièrement élogieuse ; ils écrivent qu’il est « habile à organiser un chantier dans un pays où il n’y a pas d’entrepreneurs et où tout est à créer, brillant au service de guerre et toujours prêt à payer de sa personne » ou encore « doué d’une infatigable activité, d’une puissance de travail peu commune, M. le capitaine Joffre a rendu depuis plus de deux ans, au corps expéditionnaire, des services sans nombre et unanimement appréciés. (…) La promotion anticipée au grade supérieur de M. le capitaine de Joffre serait une récompense bien méritée et donnerait au corps du génie tout entier de la division d’occupation, dans la personne de l’un de ses représentants les plus distingués »
Joffre au Soudan. La prise de Tombouctou
En 1892, Joffre est affecté au Soudan, vaste espace sahélien s’étendant de l’actuel Mali au Tchad et du Sahara au fleuve Niger, espace que la France cherche à conquérir, non sans difficultés. Avec quelques officiers, il est désigné pour assurer l’exploitation de la ligne de chemin de fer de Kayes à Bafoulabé et étudier son prolongement jusqu’à la vallée du Niger.
Il se met au travail, réorganise son service, fait effectuer des relevés topographiques, prépare la construction de ponts. Les travaux avancent rapidement à la grande satisfaction de ses supérieurs ; en novembre 1893, Joffre est nommé au commandement de la région de Ségou avec des responsabilités militaires et administratives.
C’est là qu’intervient un épisode guerrier que ses détracteurs ont cherché à exploiter contre lui. Cela concerne l’expédition dirigée par le lieutenant-colonel Bonnier dont l’objectif est de conquérir Tombouctou, grande ville sainte du Nord. Quittant Ségou, le 26 décembre, Bonnier emprunte la voie fluviale pour atteindre au plus vite Tombouctou qu’il occupe sans difficultés, le 10 janvier 1894, « une promenade militaire ». Quelques jours plus tard, il reprend la route de l’Ouest. Attaqué à l’aube du 15 janvier par de fortes bandes touarègues, il est tué avec la plus grande partie de son détachement.

Joffre était à la tête d’une seconde colonne qui partant toujours de Ségou progresse vers Tombouctou sur un itinéraire terrestre plus au sud-ouest ; cette colonne compte une douzaine d’officiers et plus de 1000 hommes et porteurs ; elle se heurte à de nombreuses difficultés naturelles et doit obtenir sur le trajet la soumission de populations jusqu’alors indépendantes, parfois hostiles, tout en repoussant les bandes touarègues. Joffre n’apprend la nouvelle du massacre de la colonne Bonnier que le 1er février et arrive sur les lieux de bataille le 8. Il fait aussitôt procéder à la levée des corps. Il repart en campagne contre les Touaregs et écrase la tribu responsable de la mort du colonel Bonnier. Parallèlement il met la ville de
Tombouctou en état de défense pour en garantir la possession à la France.
Il lui sera ultérieurement reproché d’avoir progressé trop lentement et être ainsi la cause de la destruction de la colonne Bonnier et de la mort de son chef. Pour Rémy Porte, Joffre conformément aux ordres reçus, avance méthodiquement en garantissant la prise de possession des territoires traversés. Sa colonne déplorera très peu de pertes ce qui témoigne de l’efficacité de ces mesures de sûreté et de ses décisions relatives à l’approvisionnement potable par exemple.
La nouvelle de la mort de Bonnier et de ses hommes suscite en France une très large émotion ; une vive polémique s’ensuit aussi bien au parlement que dans la presse. Toutefois, l’annonce de la prise de possession définitive de la ville par Joffre donne toutefois lieu à la publication d’articles enthousiastes. En devenant maître de Tombouctou et en assurant les bases de la domination française, Joffre va être promu au grade de lieutenant-colonel.
Joffre à Madagascar. L’aménagement de la base de Diégo-Suarez
En décembre 1899, Joffre est affecté à Madagascar pour à la fois assurer la construction de l’ensemble des installations nécessaires à l’aménagement de la base navale de Diégo-Suarez et commander les troupes déployées à terre pour garantir la sécurité de la région. C’est le général Joseph Gallieni (« pacificateur de Madagascar » devenu gouverneur général) qui l’a choisi nominativement. Son départ outre-mer ne sera pas facile car le ministère de la guerre s’y oppose dans un premier temps, estimant que Joffre doit désormais dans le cadre d’un déroulement de carrière normal commander un régiment en métropole. Il est intéressant de voir avec quels arguments Gallieni justifie sa demande. Il écrit : « C’est moi qui ai demandé sa désignation (…) Déjà une fois dans sa vie, dans les moments les plus critiques, il a donné la mesure de son initiative et de sa décision ; cela suffit pour que dans un cas semblable on puisse compter sur lui. Il a prouvé au Soudan qu’il a les qualités de caractère et d’équilibre qui font le chef. (…) On peut être certain avec lui que les ordres les plus minutieux, les précautions les plus entendues seront prises pour que l’installation des hommes soit assurée d’avance dans les meilleures conditions d’hygiène, de confort et de sens pratique ; et avec lui, du moins, l’on a à redouter aucun des inconvénients qui, de ce côté, ont signalé gravement d’autres expéditions coloniales. Mon choix est donc basé non sur ce qu’il appartient à tel ou tel département, mais sur ce qu’il est l’homme qui convient ; et suivant moi, il n’y a pas y revenir. » Le ministère de la Guerre accepte finalement d’affecter Joffre à Madagascar.
L’aménagement du site de Diégo-Suarez est entrepris et poursuivit rapidement, en dépit de la lourdeur des procédures imposées par les bureaux de l’administration centrale.
Gallieni qu’on opposera ultérieurement à Joffre, notamment à propos de la bataille et de la victoire de la Marne, est particulièrement élogieux pour celui qui est alors son subordonné. En témoignent, de nombreux rapports ou citations :
« Depuis 4 mois, un véritable tour de force y a été accompli. Le colonel Joffre a hautement justifié par sa compétence technique, son activité communicative, la fermeté de son commandement, le choix dont il avait fait l’objet. » (16 juillet 1900). « M. le colonel Joffre vient d’obtenir à Diego-Suarez les résultats les plus remarquables, tant au point de vue de l’installation des troupes que de la mise en état de défense de la place. Il s’est montré à Madagascar tel qu’il s’était déjà révélé au Tonkin et au Soudan, et le pays ne peut que gagner à voir des hommes de cette valeur arriver rapidement aux grades élevés. » (mars 1901). Il sera de fait promu général de brigade en octobre 1901.
Lorsqu’il quitte Madagascar en mars 1903, les infrastructures défensives de Diégo-Suarez sont achevées, les batteries d’artillerie installées, un assaut contre la place par voie de terre ou de mer est pratiquement impossible. « Il laisse à Madagascar une oeuvre d’une importance capitale au point de vue militaire et maritime, qu’il a organisée à ses débuts, dont il assure le développement dans tous ses détails d’avec une invariable méthode et une constante énergie et qu’il vient de conduire à son achèvement définitif.» (dernière citation, Gallieni).
Quelques enseignements
Pour Rémy Porte, les chefs successifs de Joffre ne se sont pas trompés, ses notations le montrent. A l’adresse des contempteurs de Jules Joffre, il écrit qu’on peut difficilement soutenir que ce général, à 49 ans, « est un incapable doté d’une personnalité influençable. »
A son retour, Joffre est nommé Directeur du génie au ministère de la Guerre puis général de division en 1905 ; en mars 2008, il prend en charge le commandement du 2ème corps d’armée à Amiens ; en 1910, il devient membre du Conseil supérieur de la guerre. L’année suivante il est choisi, au grand étonnement de beaucoup, aux fonctions éminentes de chef d’état-major général. Sur un plan personnel, le 26 avril 1905, il épouse civilement Henriette Penon.
Nous étudierons dans le prochain article son action au poste difficile de chef d’état-major général exercée au cours d’une période particulièrement fiévreuse.
FK
(1) Rémy Porte, Joffre, Editions Perrin, 427p, 23 €
NB
On ne trouvera pas dans cet article un jugement sur l’histoire de la colonisation française en Indochine, en Afrique ou à Madagascar. Vaste question qui dépasse l’angle très restreint retenu ici, suivre Joffre dans ses affectations sur ces terres éloignées. Il serait hautement prétentieux de verser soit dans un éloge des bienfaits de la colonisation comme en sens inverse dans une critique systématique de ces conquêtes (et de ce qui allait suivre) à travers notre sensibilité actuelle. « Le manichéisme historique n’a plus cours » selon l’expression de l’historien algérien Mohammed Harbi (expression glanée dans le Monde du Livre du 31 octobre 2014). Ou plutôt le manichéisme historique ne devrait plus avoir cours.