Le chef d’état-major
Dans ce troisième article consacré à la carrière de Joffre, nous nous intéresserons plus particulièrement à la période, avant la Grande Guerre, où il est à la tête de l’armée française comme chef d’état-major. Nous nous appuierons à nouveau, principalement, sur l’ouvrage de Rémy Porte qui resitue avec justesse l’action de Joffre dans le contexte de l’époque (1).
La nomination de Joffre comme chef d’état-major de l’armée française est publiée au Journal officiel du 28 juillet 2011. Il a alors près de 60 ans.
Sa promotion étonne. Il est peu connu. Il n’est pas passé par l’Ecole de guerre, il appartient à une petite arme, le génie. Déjà lorsqu’il prend en charge le commandement du 2ème corps d’armée à Amiens, des critiques ont fusé sur le thème : « Comment, un sapeur à la tête d’un corps d’armée ? Vous n’y pensez pas ! » Ses exploits militaires se limitent à la prise de Tombouctou en 1894.
L’état d’esprit de ses pairs est assez bien résumé par le général de Serot-Almeras Lator qui écrit : « Le général Joffre nous donnait à tous l’impression d’un colonial, d’un chef ayant, certes, à cet égard, un beau passé que l’on était unanime à reconnaître ; mais il semblait timide, s’exprimait difficilement, avait l’aspect d’un bon bourgeois ayant endossé par occasion l’uniforme. On ne voyait guère en lui un stratège, et surtout pas le chef suprême. »
Bref, ses détracteurs le jugent illégitime pour occuper une fonction aussi stratégique. Ils auraient bien vu Édouard de Castelnau, autrement plus prestigieux, un des meilleurs tacticiens de son temps, aristocrate, catholique fervent, mais dont la nomination n’était pas possible en cette période de conflit entre l’État et l’Eglise. Ou encore Joseph Gallieni qui était son supérieur hiérarchique à Madagascar mais qui en raison de son âge a décliné l’offre, ce qui ne l’empêchera pas plus tard de devenir gouverneur militaire de Paris.
Joffre a pour lui d’être un bon républicain, « il ne mange pas de poisson le vendredi », il ne s’est marié que civilement. Il est ainsi un candidat aisément acceptable par la majorité parlementaire de l’époque. Rémy Porte précise que « Si sa nomination peut être considérée comme surprenante à plus d’un titre, elle n’est pourtant, à la réflexion, ni étonnante ni illogique. Le principal reproche qui lui sera ultérieurement adressé relatif à son manque d’expérience au plan opérationnel et à son inculture théorique sur « l’art de la guerre », sans être totalement faux mérite d’être relativisé. Nous avons vu en effet qu’il a eu l’occasion, lors de ses séjours coloniaux, de participer à de véritables campagnes. » Rémy Porte met en évidence ses qualités et notamment un profond sens de l’organisation. On loue également son sang-froid que tous les protagonistes de l’époque ont relevé, et qui ne se démentira pas au cours des heures les plus sombres de la Grande Guerre.

1912 – Manœuvres de l’Est – Joffre, chef d’état-major général et de Castelnau discutent avec deux arbitres (qui portent des brassards blancs)
Les réponses à d’innombrables défis
Joffre d’emblée doit faire face à plusieurs défis. En premier lieu résoudre la question des effectifs en raison de l’affaissement démographique de la France ; des troupes nombreuses sont susceptibles de donner à ceux qui en disposent un avantage décisif ; sur cette question, Joffre privilégie l’allongement du service militaire à trois ans. Après un vif débat politique, la loi des trois ans est finalement adoptée en 1913.
Il y a aussi à parer à l’incompétence de nombreux généraux comme l’avait déjà fait remarquer le général Pézenas « On veut que l’officier, sans l’aide de personne, travaille seul à étendre ses connaissances. Qu’on nous dise comment un général qui est à Rodez ou à Gap arrivera à se tenir au courant des progrès de la science militaire ? Pour citer un exemple, comment arrivera-t-il à se rendre compte des enseignements que comporte la guerre russo-japonaise, alors qu’à Paris, ou nous possédons des documents innombrables, on a de la peine à se former une idée précise ? » ; dès 1912, Joffre commence à élaguer le corps des officiers généraux en procédant à des « limogeages » et tente de donner davantage de réalisme aux manœuvres.
Le plan XVII
Jules Joffre conçoit avec le colonel Louis de Grandmaison un plan stratégique en prévision d’une guerre avec l’Allemagne, le plan XVII. Ce plan est l’héritier d’une longue succession de plans commencés en 1875 avec le plan I qui prévoit déjà la concentration des unités mobilisées en direction de la frontière de l’Est.
Depuis 1904, on connaît à la suite d’une trahison, les grandes lignes du plan allemand d’invasion par la Belgique (le plan du comte Schlieffen). Il prévoit la marche rapide de neuf corps d’armée allemands passant par Liège et Charleroi en direction de Maubeuge avec comme objectif d’envelopper Paris. Ces informations se trouvent d’ailleurs confirmées par les importants aménagements réalisés par l’Allemagne sur son réseau ferroviaire à la frontière avec la Belgique (du côté d’Aix-la-Chapelle).
Les plans français consécutifs ont apporté des inflexions mais sans remise en cause de leur architecture générale. C’est ainsi que plan XVII, même s’il remonte légèrement vers le nord le centre de gravité de l’armée française, prévoit une offensive de nos troupes en Lorraine et en Alsace avec une couverture limitée de la frontière avec la Belgique.

On peut se demander pourquoi Joffre n’a pas véritablement tenu compte de la menace annoncée par le plan Schlieffen. Selon, Rémy Porte, les raisons sont essentiellement d’ordre politique. Masser ses troupes à la frontière belge, se porter préventivement en Belgique risquait de nous aliéner le soutien du Royaume-Uni et d’autres alliés potentiels. Le gouvernement fait le choix politique d’attendre que la France soit indiscutablement agressée par l’Allemagne afin de pouvoir compter sur l’intervention des alliés. Autre désir des politiques : obtenir de rapides succès dans les provinces annexées (Alsace/Lorraine) et sur le territoire allemand lui-même.
Au cours de cette période d’avant-guerre, on peut également attribuer à Joffre des projets d’avenir comme :
– la création d’unités d’artillerie lourde, certes avec des succès mitigé car dans l’armée française on accorde une grande confiance au fameux canon de campagne, le 75 particulièrement efficace ;
– le développement de l’aviation militaire ;
– la modernisation des voies ferrées qui va permettre une concentration rapide des troupes (ses détracteurs le surnomment stupidement « le chef de gare »).
Sur le dogme de « l’offensive à outrance »
Il sera beaucoup reproché à Joffre ultérieurement d’avoir prôné « l’offensive à outrance » et d’être ainsi le grand responsable des hécatombes meurtrières d’août 1914 et plus tard de celles de la Somme (2). Rémy Porte récuse ce procès. Certes l’état d’esprit général de toute la société française est porté sur l’offensive, le monde politique, la presse, l’opinion publique. Certes « l’offensive à outrance » n’est pas la règle dans l’armée française, le discours ambiant privilégie cependant les notions de « sacrifice », d’ « honneur », d’ « assaut », de « volonté ». Mais pour Rémy Porte « c’est aux échelons subordonnés, des brigades, régiments et bataillons que les erreurs furent commises » … « le soldat français est un bon marcheur, endurant mais l’instruction tactique de la troupe comme des cadres laisse dramatiquement à désirer. »
FK
(1) Rémy Porte « Joffre », Perrin, février 2014, 430 pages, 23 euros
(2) On trouve cette thèse dans les pamphlets largement diffusés de Roger Fraenkel « L’âne qui commandait à des lions » (2004) et « Joffre, l’imposteur » (2014)