Les causes de la désaffection pour la science (2)

Après avoir constaté, chiffres à l’appui, l’existence d’une véritable désaffection pour les métiers de la recherche, l’étude réalisée par Louv’Science dont nous poursuivons la publication, cherche à en identifier les causes : « un désamour universel » ? une désaffection française ?

Désamour universel : le progrès en question

C’est la thèse que présente par exemple Etienne Klein (1). Pour l’auteur, « les relations entre la science et la société sont en phase de reconfiguration. Elles ressembleraient de plus en plus à un vieux couple qui se défait : les débats restent passionnés, mais les rapports ne le sont plus ».

Nous reprenons ci-dessous l’essentiel de son argumentation.

L’image des scientifiques est devenue une sorte de superposition quantique des figures de Pasteur et de Frankenstein : tantôt admirés, tantôt craints, le plus souvent incompris, les chercheurs redoutent que l’homme du XXIe siècle n’en vienne à perdre la curiosité et le sens critique. À force d’utiliser sans les comprendre des techniques et des objets sans en appréhender la nature profonde, ne risque-t-il pas de devenir perméable à toutes sortes de croyances véhiculées par des gourous (2). Ballotté entre engouement et méfiance, le public  s’effraie  de la science, mais se rue sur le dernier gadget gorgé de haute technologie que cette même science a rendu possible.

Le futur inquiète : nous sommes assaillis par toutes sortes de craintes concernant l’avenir. Notre maîtrise des choses est à la fois démesurée et incomplète : suffisante pour que nous ayons conscience de faire l’histoire, insuffisante pour que nous sachions quelle histoire nous sommes effectivement en train de faire. Qu’est-ce qui se construit ? Qu’est-ce qui se détruit ? Personne ne le sait vraiment. Nous conduirions à vive allure un véhicule les yeux fixés sur le rétroviseur.

(Photo de la station russe Mir prise du Shuttle Atlantis après séparation – 4 juillet 1995)

Alors même que la société moderne a accédé à un niveau de sécurité qui n’a pas son pareil dans l’histoire, elle se reconnaît volontiers comme « la société du risque ». Chaque innovation scientifique ou technique s’accompagne de la liste des dangers potentiels que cette innovation pourrait induire. Nous vivons, en quelque sorte, sous l’emprise de la menace et du catastrophisme. Les scientifiques sont souvent sommés par des représentants de la société de prouver qu’il n’y a pas de risque : en quelque sorte, l’inversion du sens de la preuve, diraient des juristes.

L’acceptabilité des innovations et des risques technologiques n’a plus rien d’automatique. On constate qu’à propos des choix technologiques et scientifiques, le public ne se rallie pas toujours aux décisions prises par les instances représentatives.

Des questions éthiques radicalement neuves, et d’une complexité inédite, sont posées par les avancées mêmes de la science. Le savoir technique, la pensée cartésienne ou la logique simple ne suffisent plus à trancher ces questions (3).

L’imprégnation scientifique et technique de la société reste incertaine. Malgré de très nombreuses initiatives prises ces dernières années dans ce domaine, notamment par les scientifiques eux-mêmes (4), la vulgarisation serait un échec. Par exemple, plus d’un siècle après sa découverte, la très grande majorité de nos concitoyens continuent d’ignorer ce qu’est la radioactivité, alors même que de grands efforts ont été déployés pour la présenter ces dernières années, notamment à l’occasion du premier centenaire de sa découverte (1896) par Henri Becquerel et Marie Curie. Et que penser de la connaissance par nos concitoyens de la mécanique quantique ou de la relativité au cœur des technologies modernes ?

L’enseignement des sciences continue de rencontrer des difficultés et suscite même une forme de « désamour » qui inquiète les pouvoirs publics.  Les idéaux qui, deux siècles plus tôt, semblaient être fondateurs de la civilisation moderne sont mis en doute au fil d’une insidieuse progression. S’agit-il d’un reniement coupable ? C’est ce que pensent les descendants des scientistes (5) du 19ème  siècle. S’agit-il d’une passagère bouderie d’enfants gâtés ? C’est ce que pensent ceux qui ne bénéficient pas de notre niveau de développement. S’agit-il d’un salutaire sursaut de lucidité ? C’est ce que pensent les écologistes.

Mais au-delà, que penser du développement durable et du principe de précaution et de l’engouement qu’ils suscitent ? La notion de progrès semble se déliter. Alors même que la réalité des avancées accomplies en quelques siècles est indéniable, nous demandons au progrès de nous fournir des preuves de sa valeur ou de sa validité (6).

L’idée de progrès se mourrait-elle, là, sous nos yeux ? Faut-il retourner à la nature ? Au prix de quelles angoisses, de quel vertige ? Que faut-il emporter ? C’est le paradoxe de notre rapport au progrès : ne plus y croire, mais en réalité y tenir encore farouchement, même si ce n’est plus que de façon négative, c’est-à-dire à proportion de l’effroi qu’inspire l’idée qu’il puisse s’interrompre. Comme Oncle Vania, dont le cri de ralliement, « Back to the trees », est plus facile à pousser auprès d’un foyer rassurant (7).

Pour sortir des controverses, pour rassurer à défaut d’indiquer le chemin, les comités « Science et Société » se multiplient : les sciences humaines et la réflexion morale sont de plus en plus sollicitées pour appuyer le développement des nouvelles technologies ou en prévenir les effets potentiellement pervers.

En parallèle on constate que, dans presque tous les pays développés, les étudiants, s’engagent de moins en moins dans les carrières scientifiques. Il y aurait comme une panne de la libido sciendi chez les jeunes générations. Une fraction croissante des têtes de classe de la fin du secondaire tourne le dos aux études scientifiques universitaires. Ce phénomène, s’il avait vocation à durer, pourrait mettre en péril le rayonnement et la crédibilité des laboratoires de recherche, ainsi que la compétitivité des entreprises, au moment où les classes d’âge nombreuse de l’immédiat après-guerre partent en retraite. Et que dire de la pénurie d’enseignants qualifiés : on en est déjà, dans certaines disciplines scientifiques, à titulariser des professeurs qui ont 5 sur 20 au concours de recrutement !

Une désaffection française : la rénovation pédagogique

Y aurait-il une spécificité française à cette désaffection qui se superposerait au désamour universel ? C’est ce que l’on peut présumer à la lecture de l’étude approfondie de Pierre Arnoux dans la revue Skhole, (8) qui pointe des causes purement françaises liées à la rénovation pédagogique résumées ci-dessous.

Pour l’auteur « il n’y a pas de raison de croire que les étudiants se dirigent en priorité vers les études qu’ils aiment, comme le bon sens porterait à le croire ; ils choisissent plutôt, de façon très sensée, des études qui leur sont accessibles, et leur apportent des débouchés ». La profession qui attire le moins d’élèves de terminale scientifique est celle d’expert financier; mais le master de mathématiques qui a le plus gros effectif en France est celui de mathématiques financières de Paris 6, réputé pour sa difficulté, son haut niveau théorique, et ses débouchés particulièrement attractifs… ». Et comme il est dit plus haut, la filière S est considérée comme la filière d’excellence et ne prédispose plus spontanément aux études scientifiques.

Selon Pierre Arnoux, « La chute (1994–1998), puis la stagnation, (début du siècle), du nombre de bacheliers scientifiques, proviennent essentiellement de la réforme de la « rénovation pédagogique », conçue vers 1990, appliquée en seconde à la rentrée 1992 et arrivée au bac en 1995, poursuivie par la « réforme des lycées » de 2000 et par la dernière réforme en cours d’application ». Ces réformes, « mal conçues et mal appliquées, ont eu des effets exactement contraires aux buts proclamés, aboutissant à une baisse des effectifs, une diminution du niveau et une sélection sociale renforcée, pour un coût largement accru ».

A l’Université, la chute des effectifs peut être analysée comme provenant de plusieurs causes ; « la diminution des effectifs de bacheliers et la présélection disciplinaire opérée en terminale se sont ajoutées à des problèmes plus anciens liés au manque d’attractivité des études universitaires fondamentales face à la concurrence des classes préparatoires et des études médicales (problème qui était masqué par la limitation des effectifs de ces filières sélectives, effectifs fortement accrus par la suite). De plus, une partie des débouchés naturels de l’université, en particulier dans l’enseignement et la recherche, sont devenus plus incertains et moins attractifs. »

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(1) Etienne Klein, Le progrès en question, (Les jeunes et la science, faire face à la crise des vocations scientifiques), note du Conseil d’Analyse de la Société, 2007.

(2) George Charpak, Henri Broch, Devenez sorciers devenez savants, Odile Jacob, Juin 2002.

(3) Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé, http://www.ccne-ethique.fr/. Voir aussi la revue « Ethique publique », revue internationale d’éthique sociétale et gouvernementale, http://ethiquepublique.revues.org/

(4) La fête de la science a lieu annuellement en septembre–octobre et permet la visite commentée de nombreux laboratoires de recherche.

(5) Opinion philosophique qui affirme que la science nous fait connaître la totalité des choses qui existent et que cette connaissance suffit à satisfaire toutes les aspirations humaines.

(6) Alors que les vaccinations ont apporté d’indéniables progrès en matière de santé publique, des effets secondaires, souvent ténus, mis en évidence par les scientifiques eux-mêmes, en amènent certains à contester les pratiques vaccinales.

(7) Roy Lewis, Pourquoi j’ai mangé mon père, traduction française de Vercors et Rita Barisse, Editeur Pocket.

(8) De la désaffection pour les études scientifiques, par Pierre Arnoux, Revue Skhole,  http://www.skhole.fr 

Cette publication a un commentaire

  1. Béatrice Poussin

    Ne comprends pas que mon commentaire laissé ce matin à 10h ne soit pas sur le site …
    merci de le faire paraître
    Béatrice Poussin

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