Emad Khashoggi, un passionné des demeures du XVIIème siècle

Série de l’été (3/6)

Il était une fois un promoteur immobilier, aimant les belles demeures, qui se mit en tête de construire à Louveciennes un magnifique château inspiré du XVIIème siècle.
Il appartenait à une famille du Moyen-Orient ayant une riche histoire : un grand-père médecin personnel du roi d’Arabie, un oncle, sulfureux marchand d’arme, une tante ayant épousé puis divorcé d’un homme d’affaire égyptien et dont elle eu un fils, Dodi Al-Fayed, le dernier amour de la princesse Diana.
Emad Khassoggi, puisqu’il s’agit de lui, est discret, fuyant les sunlights et les interviews. Il a laissé filtrer quelques éléments de son cv, quelques photos aussi. Né en 1968 à Beyrouth (Liban), il a fait ses études secondaires à l’institut sélect du Rosey en Suisse avant d’obtenir un Bachelor’s degree en 1987 à la Pepperdine University en Californie.

(Emad Khashoggi, devant le château Louis XIV – Photo de Magali Delporte pour le Times)

Cogemad, société « haute couture » dans l’immobilier

En 1989, Emad Khashoggi fonde la société Cogemad (1) ; celle-ci est active à Paris, à Genève et sur la Côte d’Azur, elle se présente comme « une société entièrement dédiée à la création de demeures et d’intérieurs d’exception.» Elle réunit autour d’elle, pour conduire ses projets de construction ou de restauration, une équipe composée d’architectes, d’ingénieurs, de responsables de chantier, de décorateurs et même de concierges.
Elle s’associe aux meilleurs artisans français et de nombreuses entreprises labellisées Patrimoine Vivant, tous spécialistes de chantiers de rénovations historiques et « symboles du luxe à la française ».
Elle s’adresse à une clientèle d’américains fortunés, de princes arabes, d’oligarques russes. Parmi ses réalisations on peut citer, la restauration et l’équipement du Palais rose du Vésinet (réplique du Grand Trianon), du château du Verduron, à Marly-le-Roi, de La Tropicale, villa belle époque à Cannes, de l’ancien appartement de Pierre Balmain à Paris et dans le domaine des constructions neuves, outre le château Louis XIV, la réplique d’un Palais Vénitien à Cannes. La Cogemad a également fait une incursion dans le contemporain avec la réalisation de la Villa Belle Fontaine à Genève.

(Le Palais vénitien à Cannes – Photo Cogemad)

Une famille haute en couleurs

Muhammad Khashoggi, le grand père (1889-1978)
Son grand-père, d’origine turque, de la ville de Kaysiri, était le médecin personnel du roi d’Arabie saoudite, Abdul Aziz Al-Saoud, le fondateur du Royaume. Il a eu six enfants, trois garçons, trois filles. A la fin de la guerre, en 1945, le docteur envoie ses trois fils, Adnan, Essam et Adil à l’étranger pour les faire suivre l’enseignement d’une école d’élite du monde arabe, le Victoria College à Alexandrie, études qu’ils vont poursuivre en Californie. Les filles Samira et Assia vont également étudier à Alexandrie à l’English School for Girls. La femme du docteur s’installe d’ailleurs à Alexandrie pour être proche de ses filles. C’est dans cette ville que naîtra la troisième fille du couple, Soheir.

Adil Khashoggi, le père (1936 – …)
Adil Khashoggi a commencé sa carrière avec ses frères Adnan et Essam au sein du groupe Triad dont il détint 20 %, groupe qui avait différents intérêts dans le pétrole, l’immobilier, la représentation commerciale…. Il en fut évincé par son frère Adnan ce qui l‘a conduit à la promotion dans l’immobilier de luxe, en Arabie Saoudite, plus tard en France. Il est à l’origine de la réalisation du Palais Vénitien – dans l‘esprit de Palladio – et qui surplombe Cannes et les Îles de Lérins. Le projet, encalaminé pendant de longues années pour des questions de permis de construire, a redémarré et est passé sous l’égide de la Cogemad. Adil Khashoggi est gérant de la société de droit luxembourgeois Prestigestate qui détenait avant la vente les parts de la SCI Château Louis XIV, structure dans laquelle étaient logés les coûts de l’opération.

L’oncle, le sulfureux Adnan Khashoggi (1935 La Mecque – 2017 Londres)

Adnan Mohammed Khashoggi, était une célébrité dans les années 1970 et 1980 en jouant l’intermédiaire entre l’industrie de l’armement US et les régimes pétroliers, et en premier lieu l’Arabie Saoudite. Après ses études, et dès son retour en Arabie, il obtient du roi Saoud le monopole de la fabrication du plâtre en fondant la Compagnie nationale du gypse. Puis il acquiert en 1955 la représentation pour le pays des firmes britanniques Rolls-Royce et Marconi. Il réalise également des affaires avec des firmes américaines (importation de camions Kenworth, contrats d’engineering, etc.) qui vont lui assurer les bases de sa puissance financière. En 1963 la nomination du Sheikh Ahmed Yamani comme ministre du Pétrole d’Arabie saoudite favorise son ascension rapide. De simple intermédiaire, il devient dans les pays arabes le représentant officiel des industriels de l’armement US, Northrop Grumman, Raytheon et surtout Lookheed. Il encaisse les substantielles commissions qui vont avec en redistribuant toutefois une partie aux nombreux ayants- droit princiers. Des groupes d’armement français et britanniques vont également recourir à ses services.
A la fin des années 1980, les déconvenues vont s’abattre sur le Triad Group qu’il avait fondé en 1973 : le sultan de Brunei avec lequel les affaires étaient florissantes ralentit ses relations et lui préfère d’autres intermédiaires moins gourmands, la valeur des actifs immobiliers à Marbella dégringole, des déboires politico-financiers s’enchaînent comme les opérations immobilières douteuses pour le compte de Ferdinand et d’Imelda Marcos, l’implications dans les ventes illégales d’armes à l’Iran (Irangate), des dettes de jeu, une arrestation en Suisse et une extradition aux EtatsUnis où il sera finalement relaxé.
Le personnage était également connu pour les fêtes extravagantes qu’il organisait avec la jet-set sur son yacht, dans sa dizaine de propriétés de Marbella, Cannes, Monte Carlo, Rome, Madrid, Manhattan ou Paris. Les magazines de l’époque rapportent qu’il dépensait 150.000 dollars par jour aux faîtes de sa gloire. Trois fois marié, d’une infidélité notoire, d’innombrables maîtresses, les magazines le montraient souvent, lui tout petit homme, rondouillard, au crâne dégarni en compagnie de sublimes top-models illustrant une fois de plus la sentence de Tristan Bernard « L’argent n’a pas d’odeur, mais à partir d’un million il commence à se faire sentir. » 
Il meurt en juin 2017, à l’âge de 82 ans, des suites de la maladie de Parkinson.

(Adnan Khashoggi et sa dernière femme Lamia au Gala de la Croix-Rouge à Monaco – 23 juillet 2016 – Photo Bruno Bebert/Bestimage)

La tante, Samira Khashoggi (1935 – 1986)
Samira Khashoggi, alors âgée de 19 ans, rencontre un certain Mohamed Fayed, fils d’un modeste instituteur égyptien sur une plage à Alexandrie. En 1954, ils se marient, l’année suivante ils ont un fils, prénommé Emad El Din, à qui on donne au cours de son enfance le surnom de Dodi. Le mariage ne dure pas longtemps et à 22 ans Samira divorce pour épouser un diplomate arabe. Dodi reste de longues années séparé de sa mère après le divorce très conflictuel de ses parents.
Samira suit la carrière diplomatique de son mari (ambassadeur en Indes, aux Nations Unis, en Turquie), jusqu’à la mort de ce dernier dans un accident de voiture en 1974. Elle crée alors l’un des premiers magazines pour femmes dans le monde arabe ; elle écrit également une dizaine de romans dont deux ont fait l’objet d’une adaptation au cinéma en Egypte. Elle se marie une troisième fois avec un homme d’affaires libanais qui la trompe. En 1986, elle meurt d’une attaque cardiaque.

La carrière de Mohammed Fayed mérite également d’être contée ; elle est lancée grâce à Adnan Khashoggi qui lui met le pied à l’étrier. Jusque là, il commerçait dans sa ville de naissance, Alexandrie, mais à petite échelle. Adnan Khashoggi va l’employer dans ses affaire d’importation en Arabie Saoudite, dans les Emirats. Brouillé avec son protecteur, Fayed retourne en Égypte où il fonde une compagnie maritime ; il devient le conseiller financier du Sultan de Brunei. En 1974 il arrive en Grande-Bretagne et en profite pour faire précéder son nom par le préfixe -Al. En 1979, il achète le Ritz à Paris, en 1985 le grand magasin londonien Harrods.
Comme tout le monde le sait, Dodi Al-Fayed et la princesse Diana sont tués dans un accident de voiture à Paris sous le tunnel de l’Alma le 31 août 1997. Mohamed Al-Fayed répand alors des allégations comme quoi les décès n’étaient pas accidentels mais le résultat d’une conspiration impliquant le prince Philip et les services secrets britanniques, le fameux MI6. Pour Al-Fayed les membres de la famille royale, ne supportaient pas la relation de Diana et de Dodi.
Pendant des années, Mohammed Fayed tente sans succès d’acquérir la nationalité britannique : pourtant ses quatre enfants sont britanniques, il paye ses impôts dans le pays, mais à chaque demande, on le recale en raison de sa »mauvaise réputation ». En 2003, lassé par tant d’ingratitudes, Al-Fayed quitte le Royaume-Uni pour des contrées jugées plus hospitalières, la Suisse, Monaco.

 (Samira Khashoggi avec Dodi Al-Fayed— Photo Daily Mail)

Le journaliste assassiné, Jamal Khashoggi (1958 – 2018)
(Texte mis en ligne le 3 décembre 2018)
Jamal Khashoggi, cousin d’Emad, vient s’ajouter à la galerie des personnages emblématiques de la famille Khashoggi, de la manière la plus tragique qui soit. Alors qu’il s’est rendu le 2 octobre 2018 au consulat d’Arabie Saoudite d’Istanbul pour retirer des papiers nécessaires à un remariage avec sa fiancée turque, Hatice Cengiz, il n’est pas ressorti vivant du bâtiment.
Un commando saoudien de 15 hommes l’a tué puis a fait disparaître son corps d’une manière pas encore totalement confirmée.
Dans un premier temps, les Autorités saoudiennes ont nié toute implication voulant même donner le change en faisant sortir du consulat un sosie portant les habits du défunt.
Sous la pression de la Turquie d’Erdogan, qui possèdent de multiples preuves, les Saoudiens, après avoir donné plusieurs versions contradictoires, ont fini par admettre que le journaliste avait été tué à l’intérieur du consulat et que le meurtre était prémédité.
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Les mobiles du crime restent pour le moment flous. Jamal Khashoggi, né à Médine avait 59 ans et était un journaliste de profession. Comme le reste de la famille, il a été à l’origine très lié au pouvoir saoudien. À la fin des années 70, il soutient la résistance afghane contre les Soviétiques. Il se rend en Afghanistan où il réalise notamment des interviews d’Oussama ben Laden. Après son passage en Afghanistan, il étudie aux Etats-Unis puis, de retour en Arabie saoudite, mène une carrière dans le journalisme. Il est alors très proche du chef des services de renseignement saoudien, le prince Turki Al-Faycal. A partir de 2017, il entre en conflit avec le nouveau prince héritier Mohammed Ben Salman. Il est notamment très critique sur l’intervention au Yemen. Il n’est pas indifférent que Jamal Khashoggi ait des liens très forts avec les Frères Musulmans et critique le wahhabisme/salafisme protégés par l Arabie Saoudite. Il fuit le pays en septembre 2017 et s’exile aux Etats Unis où il tient notamment une chronique dans le Washington Post.

Le Président turc, Recep Tayyip Erdogan, l’agence centrale de renseignement américain (CIA), la plupart des bons connaisseurs de la monarchie affirment que le commanditaire du meurtre est le prince Mohammed Ben Salman. Ce dernier s’en défend. Il a qualifié les faits de « crime haineux qui ne peut être justifié ».

Là où l’actualité internationale rencontre la petite histoire de Louveciennes, c’est que Jamal Khashoggi était le cousin d’Emad Khashoggi, le promoteur du château Louis XIV, château qui a été vendu à une société appartenant au prince héritier du Royaume d’Arabie, Mohammed Ben Salman.

(Jamal Khashoggi – en mars 2018)

Sources

(1) Pour plus amples informations sur la société Cogemad et son actualité, on consultera son site >>> www.cogemad.fr 

Cet article a 8 commentaires

  1. La rédaction

    Un nouvel épisode vient de s’ajouter à la saga de la famille Khashoggi. Le journaliste et dissident saoudien Jamal Khashoggi, a disparu mardi 2 octobre 2018 après avoir pénétré dans le consulat du royaume d’Arabie Saoudite à Istanbul.
    Les autorités turques parlent d’une opération commando, orchestrée depuis Riyad, qui aurait mené à la liquidation du journaliste et au démembrement de son corps.
    La communauté internationale s’inquiète et met en cause l’Arabie saoudite et son homme fort, Mohammed Ben Salman.
    On en saura plus dans les prochains jours, dans les prochaines semaines.
    Là où cette histoire rejoint celle du château Louis XIV, c’est qu’un membre de la famille Kashoggi au sens large, le concepteur et promoteur Emad Khashoggi a vendu le château au prince Ben Salman.

  2. AMAR Yann

    …oui, c’est un membre…comme vous dites…
    Et finalement assez proche d’Emad le promoteur, puisqu’ils ont le même oncle: le jet-setter Adnan…

  3. Antoine

    Adnan Khashoggi a possédé une belle demeure avec piscine et vaste terrain face au Bois de Louveciennes (angle Rue Renoir / Rue Montbuisson).
    Cette demeure est depuis de nombreuses années en « état d’abandon manifeste » et semble vaguement squattée (avec un improbable raccordement à EDF via un fil passant par la fenêtre!).
    Bref, profitant de la torpeur de l’été (et au nez et à la barbe de la Mairie) l’actuel propriétaire a fait raser tous les arbres de la propriété! Alors que cette zone est en « protégée » par le nouveau PLU.
    La Mairie a été alertée et a publié un laconique « nous faisons le nécessaire pour sanctionner le propriétaire ».
    Ce dont se moquent bien les arbres centenaires mis à terre

  4. Pascal

    Sait-on qui est l' »actuel propriétaire » ? Cette propriété a-t-elle récemment changé de mains ? Un grand terrain a été libéré par ces abattages, dans quel but ? (pas de permis de construire affiché). Quelles « sanctions » sont-elles possibles (si l’illégalité est prouvée)?… Beaucoup de questions.

  5. Antoine

    A Pascal :
    Dans le plan de zonage du PLU, on lit que la propriété est classée en zone UHb avec la particularité pour le terrain « Lisières des massifs boisés à préserver en site urbain constitué ». C’est assez explicite… J’ai cependant du mal à croire à la possibilité de sanctions (qui de toutes façons ne nous rendront pas les arbres).
    Je ne connais pas le nom de l’actuel propriétaire.
    Pas de permis de construire car le terrain n’est pas constructible. Peut-être l’emplacement d’un futur chantier de rénovation de la Maison (qui est en très mauvais état)?

  6. la rédaction

    « Le prix du sang »
    Selon le Washington Post, les quatre enfants du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, assassiné à Istanbul par un commando saoudien, ont chacun reçu en compensation des maisons valant plusieurs millions de dollars et perçoivent chaque mois des versements supérieurs à 10.000 $ de Ryad.

  7. Antoine

    Il ferait bien d’injecter quelques millions pour rénover cette bâtisse laissée à l’abandon plutôt que de couper tous les arbres du jardin…

  8. AMAR Yann

    Hum…
    Je sens que ça va encore finir par un démembrement…

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