Série de l’été (6/6)
Le château Louis XIV de Louveciennes se présente comme une copie pleinement assumée du château de Vaux-le-Vicomte avec quelques emprunts faits au château et aux jardins de Versailles.
Copie, pastiche, imitation, réplique est-ce que cela à un sens au début du XXIème siècle ? On peut légitimement s’interroger sur la question de la frontière entre une copie respectable et une copie médiocre flirtant ou pleinement kitch.
Le château de Vaux-le-Vicomte existe toujours, le château de Versailles également, ils sont loin d’être désertés, ignorés, au contraire des millions de Français et d’étrangers les visitent chaque année.
Certes, le château de Versailles, pour prendre ce seul exemple, a été une source d’inspiration et a donné lieu à de nombreuses répliques au cours du XVIIIème siècle en Allemagne, en Autriche-Hongrie, en Belgique…..mais c’était il y a plus de 300 ans.
Chaque époque a son style…. Très souvent aussi, on imitait les anciens (grecs, romains, égyptiens,…) mais généralement ces oeuvres étaient plus que décevantes. Une copie ne se justifie que si elle est supérieure au modèle.
Les folies de Louis II de Bavière
Louis II de Bavière détient indiscutablement la palme des pastiches. Les châteaux construits dans les magnifiques paysages de Bavière n’ont pas de style commun, sinon justement d’être des pastiches.
Louis II a été en effet incapable de fixer son choix sur un style particulier. Herrenchiemsee (avec sa galerie des Glaces), est une réplique de Versailles, Linderhof est de style baroque, Neuschwanstein du néogothique qui fait penser à une illustration d’un livre de contes de fées, au château de Blanche Neige à Disneyland. Et il y a aussi des parties néobyzantines à Neuschwanstein, un pavillon mauresque à Linderhof.


Les châteaux de Louis II n’étaient pas tellement fait pour être habités mais pour la rêverie. Les dépenses occasionnées ont vidé les caisses du Royaume et conduit le monarque à la folie et à la mort.
A une échelle plus modeste, par le monde, et plus particulièrement aux Etats-Unis et récemment en Chine, des « parvenus » veulent posséder leur petit Versailles. A Carmel-by-the-Sea en Californie, construit par un producteur de tomate, à Long Island, par un fabricant de liqueurs popularisés par des artistes hip hop,…… On pourrait multiplier les exemples. Selon le Wall Street Journal, une trentaine de ces demeures sont actuellement sur le marché (1).

Le kitch est omniprésent dans les parcs d’attractions où dans une ville adonnée aux plaisirs, comme Las Vegas, un patchwork de pastiches ; les hôtels pour étonner leurs visiteurs ont frénétiquement reconstitué Paris et ses monuments emblématiques, Venise, ses canaux, ses gondoles, ou encore l’Egypte des pharaons, ses pyramides, son Sphynx.
Il y a des exemples de créations ex-nihilo comme le château de Guédelon (construction en cours) selon des techniques du Moyen-Age mais la visite de ce lieu à des vertus profondément éducatives et se justifie ainsi.
Ce n’est pas le cas du château Louis XIV. Il est réservé aux seuls plaisirs de son propriétaire, de ses invités même si pour le moment son propriétaire n’y a jamais mis les pieds. Privatif il n’est même pas certain qu’un jour il soit ouvert au public à l’occasion de la Journée du Patrimoine.
Emad Khashoggi est un promoteur et non un mécène. Il espère récupérer chaque fois, au minimum, son investissement. S’il était un mécène immensément riche, il aurait pu financer des travaux toujours nécessaires dans l’original, le château de Vaux-le-Vicomte appartenant à la famille Vogüe. Cela n’est pas le cas.
Il a cependant à son actif un certain nombre de restaurations respectueuses du passé en incorporant quelques éléments nécessaires au confort et à la sécurité (le Palais rose au Vésinet, le château du Verduron à Marly-le-Roi). On ne lui connaît pas d’actes de vandalisme tels que ceux subis par l’hôtel Lambert, joyau XVIIe siècle de l’île Saint-Louis à Paris.
La sauvegarde du patrimoine français, les pionniers
La question de la restauration de monuments historiques mérite qu’on s’y attarde quelque peu. L’évocation de trois personnages, Prosper Mérimée, Eugène Viollet-Le-Duc et André Malraux, qui ont beaucoup fait pour la sauvegarde du patrimoine français, permet de cerner la complexité du sujet.
Prosper Mérimée, l’auteur de Carmen, nommé en 1834 inspecteur général des Monuments historiques, parcourt la France pour faire l’inventaire de ses richesses architecturales. La situation sur le terrain est catastrophique. Depuis la Révolution française, des milliers d’édifices civils ou religieux qui ont perdu leurs fonctions sont abandonnés, souvent après avoir été vandalisés. Dans certains cas, ils sont affectés à des usages qui leur sont étrangers : certains sont transformés en prisons (les abbayes de Clairvaux et de Fontevrault) ou en casernes (le Palais des papes, à Avignon) ou, encore en fabriques. En Avignon, Mérimée doit se battre pour obtenir le déménagement des quarante chasseurs d’Afrique installés dans l’église du palais des Papes, laquelle leur sert de dortoir. Il y aussi les redoutables marchands de matériaux de construction qui achètent à bas prix des bâtiments désertés dans le but de les détruire afin d’en revendre les pierres. C’est ce qui est arrivé à la magnifique abbaye de Cluny, et près de chez nous, à Marly. La tâche est immense. Il faut identifier les édifices à sauvegarder, évaluer l’étendue des travaux, arracher des crédits,…Mérimée met en place un système de correspondants. En octobre 1840, ils sont près de soixante-quinze. La Commission des Monuments historiques publie sa première liste qui comprend 943 monuments répartis sur toute la France : la classification est lancée. Les restaurations peuvent commencer.
Mérimée met le pied à l’étrier à un jeune architecte, Eugène Viollet-le-Duc, en lui confiant la rénovation de la Madeleine de Vézelay. L’église est dans un triste état : murs lézardés, voûtes crevassées, tour de la façade ouest effondrée, .… Le chantier de restauration va durer près d’une vingtaine d’années. Viollet-le-Duc reconstruit une grande partie de l’édifice, en particulier les arcs-boutants et les voûtes, et restaure la façade ouest et le chœur.
Entre 1840 et 1870, Viollet-le-Duc va réaliser la restauration de nombreux monuments médiévaux : la Sainte-Chapelle, Notre-Dame-de-Paris, Carcassonne et ses remparts, la basilique de Saint-Denis, Saint-Sernin à Toulouse…
Viollet-le-Duc est aussi connu pour être un historien et un théoricien de l’architecture. Il réalise d’innombrables enquêtes sur le terrain, de travaux sur les bâtiments existants, de dessins qui vont nourrir ses restauration. Selon ses principes, il proscrit les matériaux considérés alors comme modernes, tel le fer, il privilégie la structure architecturale de l’édifice au détriment du décor et supprime les ajouts divers effectués au cours de l’histoire. «Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné ».
Les travaux et les écrits de Viollet-le-Duc suscitent de nombreuses polémiques. Ainsi la reconstruction du château de Pierrefonds qui était dans état de ruine depuis Richelieu subit des critiques. Et pourtant, un médiéviste renommé, Louis Grodecki, a reconnu qu’en faisant la comparaison avec les documents anciens, « on constate que Viollet-le-Duc a très peu inventé et resta fidèle à la prodigieuse fortification de Louis d’Orléans ». De même les statues de Notre-Dame ne relèvent pas d’une fantaisie de Viollet-Le-Duc mais elles sont au contraire conformes aux plâtres originaux qui y ont été retrouvés. Certes, il a commis quelques erreurs comme faire recouvrir Carcassonne d’ardoises fines et non de belles tuiles occitanes
Ses contradicteurs soutiennent que les monuments anciens doivent être traités en tant qu’être vivant, selon la vision des Romantiques, et la stratification des différentes époques respectée. Lui est à la recherche l’intention première.

André Malraux, ministre de la culture du Général de Gaulle, est à l’origine de la création de l’Inventaire général des monuments et richesses artistiques de la France ; il a tenu à en faire les archives artistiques de la France, et au delà de la pierre, retrouver « le musée imaginaire » qui lui était cher. Il a également instauré en 1962 un dispositif fiscal qui a pour but de favoriser la conservation et la restauration du patrimoine architectural français.
Des restaurations en suspens
De nombreux châteaux, demeures, monuments ont subi des évènements qui les ont gravement endommagés : le feu, les guerres, les vandales étant les principales causes.
La question qui se pose alors est de savoir s’il faut préférer une reconstruction contemporaine ou une restauration la plus fidèle à l’original.
Le devenir de la cathédrale de Reims, gravement endommagée par les bombardements allemands, lors la Première Guerre mondiale, suscita un grand débat : fallait-il conserver des ruines, témoignage des horreurs de la guerre ? Ou au contraire, fallait-il reconstruire, au risque d’être critiqué pour la réalisation d’une copie? C’est finalement la seconde solution qui l’emporta. Heureusement. La tendance actuelle est bien de respecter le plan initial en supprimant les rajouts intempestifs introduits au fil du temps… La victoire posthume de Viollet-Le-Duc en quelque sorte.
Le merveilleux château de Lunéville, réplique d’ailleurs du château de Versailles, endommagé par le feu en janvier 2003, a fait l’objet d’une restauration exemplaire entamée dès 2005 et qui s’achèvera en 2023.

Le Parlement de Bretagne à Rennes a subi de terribles dommages en février 1994 à la suite d’un départ de feu dans sa toiture provoqué par des fusées de détresse lancé par des manifestants marins-pécheurs. Là aussi le Parlement a fait l’objet d’une reconstruction à l’identique, le chantier a duré dix ans.
D’autres restaurations restent en suspens. Elles reviennent souvent dans l’actualité. Ainsi des passionnés rêvent de reconstruire le château de Marly, pillé par les révolutionnaires en 1789, puis démantelé systématiquement, le château de Saint-Cloud, bombardé et incendié en 1870 au cours de la guerre franco-prussienne, le château des Tuileries, incendié par les Communards en mai 1871…… Ces domaines, orphelins de leurs château, appartiennent à l’Etat et on ne sent pas véritablement chez nos dirigeants un intérêt pour des opérations de reconstruction.
On signalera cependant la décision récente prise (et financée) pour remonter la flèche de la basilique de Saint-Denis qui avait été démontée à la suite de tornades qui l’avaient fragilisée au cours du XIXème siècle.
« Un nouvel immobilier » ?
Les intentions d’Emad Khashoggi sont plus qu’estimables. En construisant le château Louis XIV il voulait rendre « un véritable hommage à l’architecture du XVIIème siècle » et en faire une « vitrine des savoirs-faire français ». Il se veut également le promoteur d’ « un nouvel immobilier » « où l’on donne sa chance de créer des projets durables, qui auront leur place dans l’avenir mais qui s’inscrivent aussi dans l’Histoire d’un pays, d’une région. »
La construction a été faite avec sérieux, on n’a pas lésiné sur les moyens, le résultat n’est pas médiocre.
Pour les entreprises spécialisées dans la restauration de monuments historiques, ce chantier a été une véritable aubaine. On sait que les crédits dévolus aux monuments historiques sont très contraints, certains parlent même d’un secteur sinistré.
Dans une centaine d’années, on pensera peut-être que le château Louis XIV est non un pastiche construit au début du XXIème siècle mais qu’il a été réellement construit au XVIIème siècle. Qui sait.
Il n’empêche qu’on aurait pu souhaiter en ces lieux l’édification d’une demeure ou d’un équipement à l’architecture contemporaine. Les architectes de talent et de renom ne manquent pas. C’est tout au moins le point de vue du rédacteur de cet article.
FK
Sources
(1) « My Very Own Versailles: Homeowners Who Re-create the French Palace » By Candace Taylor -6 juillet 2017 – WSJ
(2) On ne saurait oublier dans le combat pour la sauvegarde du patrimoine la plume de Victor Hugo qui fustige « Le vandalisme fleurit et prospère sous nos yeux, à Paris. » Hugo fait également des propositions : « Une loi suffirait. Qu’on la fasse. Quels que soient les droits de la propriété, la destruction d’un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à d’ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu’ils ne comprennent même pas qu’ils sont des barbares ! Il y a deux choses dans un édifice : son usage et sa beauté. Son usage appartient au propriétaire, sa beauté à tout le monde, à vous, à moi, à nous tous. Donc, le détruire, c’est dépasser son droit ».
>>> Cité par Xavier Darcos, lors d’une conférence à l’Académie française le 17 janvier 2005 « Mérimée et l’histoire »
(3) Les monuments historiques
Un monument historique est un immeuble ou un objet mobilier recevant un statut juridique particulier destiné à le protéger, du fait de son intérêt historique, artistique, architectural mais aussi technique ou scientifique.
Le statut de « monument historique » est une reconnaissance par la Nation de la valeur patrimoniale d’un bien. Cette protection implique une responsabilité partagée entre les propriétaires et la collectivité nationale au regard de sa conservation et de sa transmission aux générations à venir.
Au 1er février 2015 quelque 43 600 immeubles sont protégés au titre des monuments historiques en France (14 100 classés et 29 500 inscrits), ainsi qu’environ 300 000 objets mobiliers (plus de 135 000 classés et autour de 150 000 inscrits) et plus de 1 400 orgues. Un tiers des monuments historiques relèvent de l’architecture domestique, 29,6 % sont des édifices religieux, et près de la moitié (49,4 %) des propriétés privées.
Merci Mr Kremper pour ces articles en ce jour où l’on parle de patrimoine.
Je suis entièrement d’accord avec vous. Au lieu de cette copie, même bien faite,avec les moyens financiers mis en oeuvre,une créativité comme il en existe, nous aurions pu voir s’élever dans ce superbe site une demeure de nos jours :matériaux nobles en lien avec la nature environnante, technologie de pointe, créativité, originalité….bref une demeure unique, modèle de notre temps, qui resterait un témoin présent et à venir de l’architecture de notre siècle. Louveciennes aurait largement bénéficié d’une telle OEUVRE. A condition de pouvoir la voir, la visiter parfois.
Nous avons un très riche patrimoine en France, qu’il faut sauvegarder; Edifions également le patrimoine du futur qui ravira aussi nos enfants. Nous n’avons pas besoin de copies d’existants même bien faites, nous avons tellement de monuments petits ou grands à admirer, à visiter, à sauver…..
Merci Mr Kremper
Sylvie Legrand
Nous aurions aussi pu voir à cet endroit le centre d’entraînement du Paris Saint-Germain ou une résidence Kauffman et Broad, comme ce fut en son temps évoqué… Alors même si c’est une copie….